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Témoignage de Kerrel McKay au colloque "Enfance et Sida"

"Mon père ne voulait pas attirer l’attention sur le sida. Moi si ! "


Mots-Clés / Conférence

Kerrel McKay, Jamaïcaine de vingt ans, raconte comment elle s’est occupée de son père, malade du sida  , jusqu’à ses derniers jours et attire l’attention sur la nécessité de placer les enfants au cœur des préoccupations sur le VIH  /sida  .

« J’avais neuf ans quand j’ai découvert que mon père était malade. Nous étions en 1994, mais je peux me rappeler comme si c’était hier des mots de ma mère : « Kerrel, je ne veux pas que tu touches à sa nourriture, parce qu’il a le sida  . Sois très prudente quand tu es près de lui ».

Quand j’ai grandi, le sida   n’était pas quelque chose dont nous parlions, en Jamaïque. Ce que je savais à propos du sida   pouvait se résumer ainsi : si tu étais séropositif, tu allais mourir. Tu allais souffrir avant de mourir. Et tu ne devais pas t’attendre à ce que qui que ce soit te traite bien.

À partir de là, j’ai su que ce serait un secret de famille. Mes parents n’étaient plus ensemble, et mon père vivait seul. Pendant un moment, il pouvait s’assumer lui-même. Mais quand j’ai eu douze ans, son état s’est aggravé. Les autres enfants de mon père vivaient loin, et il m’a semblé que c’était à moi de m’occuper de lui.

J’ai veillé à chacun de ses besoins. Après l’école, je pouvais cuisiner, faire le ménage, faire les courses et le conduire chez le médecin. Nous ne pouvions pas nous acheter tous les médicaments nécessaires pour lui, et comme Papa n’était pas capable de travailler, je n’ai pas eu d’argent pour mes fournitures scolaires ni même, bien souvent, pour acheter de quoi manger pour le dîner. Il m’arrivait de m’asseoir en classe complètement perdue, le professeur égrenait des paroles alors que j’essayais de trouver comment j’allais m’organiser.

Je n’ai jamais partagé avec quiconque la charge qui pesait sur moi. J’avais vu comment les gens réagissaient avec le sida  . Les enfants se moquaient de leurs camarades de classe dont les parents avaient la maladie. Et même les adultes pouvaient être cruels. Quand mon père a rejoint l’hôpital, les infirmières, qui n’avaient pas reçu d’informations précises sur le virus et qui croyaient qu’elles pouvaient être infectées facilement, négligeaient de lui faire prendre un bain et pouvaient laisser son repas sur la table du lit même s’il était trop faible pour se nourrir seul.

Je savais depuis le premier jour qu’il allait mourir, mais après tant d’années passées à garder le secret, je n’étais pas du tout préparée quand ses derniers jours sont arrivés. Toutes les questions que je n’avais jamais posées, toute la peine que je ressentais, étaient refoulées en moi. Je ne pouvais pas supporter la pensée de le voir mourir ni même entendre parler de sa mort. J’ai donc décidé de me tuer d’abord.

Déprimée, j’ai appelé une femme au centre de soutien caritatif sur le sida   en Jamaïque, qui avait aidé à trouver pour mon père une place dans un hôpital à vocation sociale. Durant cette journée sombre, elle m’a gardé des heures au téléphone, et m’a laissée en m’ayant fait renouer avec l’espoir.

J’avais tellement de chance de trouver quelqu’un d’attentionné. Elle m’a sauvé la vie. La chose la plus importante que j’ai apprise d’elle était que je n’étais pas seule. En Jamaïque, dans les Caraïbes, à travers le monde, il y a des millions de gens comme moi qui ont d’abord perdu leur enfance à cause de la maladie de leurs parents et qui ont ensuite perdu leurs parents, morts du sida  .

Dans le monde, il y a 15 millions d’enfants qui ont perdu au moins un de leurs parents à cause du sida  . En Amérique latine et dans les Caraïbes, ils sont environ 752 000. Ils sont 740 000 à vivre avec le VIH  /sida   parmi les 15-24 ans et presque 50 000 de moins de 15 ans. Des millions d’autres vivent dans l’ombre du sida  , obligés de sauter l’école pour s’occuper de parents malades, vivant pour glaner de la nourriture et des médicaments et grandir sans protection parentale, ni encadrement, ni amour. La plupart de ces enfants sont gardés par des parents déjà surchargés. Ils n’ont de l’aide extérieure que rarement. J’ai eu de la chance d’avoir pu être écoutée et soutenue, mais en cela j’étais une exception. Selon l’Unicef, moins de 10% des enfants affectés par le VIH  /sida   reçoivent des services ou un soutien public.

Il est temps que le monde se réveille et prenne conscience que le VIH  /sida   n’affecte pas seulement les adultes. La pandémie du sida   ravage les enfants dans le monde entier. C’est pourquoi je suis là pour vous dire que lorsque les adultes décident comment combattre la crise du sida   dans le monde, les enfants doivent faire partie de leurs préoccupations. Les besoins des enfants doivent être inscrits dans les budgets et les plans nationaux consacrés à la pandémie du sida  . Les enfants ont besoin de médicaments, de soins et de soutien psychologique. Ils ont besoin d’aide pour s’occuper de leurs parents malades et d’assistance afin de pouvoir continuer à aller à l’école. Et ils ont besoin de l’éducation et des services qui les rendront capables de se protéger eux-même du VIH  .

C’est la raison pour laquelle une telle campagne - « Unissons-nous pour les enfants, contre le sida   » - est cruciale : elle défend notre avenir et protège nos enfants, elle attaque le mal à la racine.J’ai reçu de l’aide à l’époque où il n’y avait pas les ressources qui existent aujourd’hui. J’ai été capable de démarrer un groupe de jeunes et de mobiliser des milliers d’autres grâce à l’aide de ceux qui considéraient nécessaire d’inclure les jeunes dans la réponse apportée au VIH  /sida  .

J’avais 15 ans quand mon père est mort, en février 2000. Il a gardé son « secret » jusqu’à la fin, n’ayant jamais voulu parler du sida   à personne, pas même à moi. Il ne voulait pas attirer l’attention sur le sida  . Moi si ».

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témoignage de Kerrel Mc Kay
au colloque enfance et sida - 15 Juin 2006

VOIR EN LIGNE : unicef
Publié sur OSI Bouaké le mercredi 21 juin 2006

 

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