Zanele Muholi, la photo est son arme

La photographe construit le “récit visuel” des LGBTI en Afrique du Sud

Publié le 1er novembre 2013 sur OSIBouaké.org

Le Monde | 01.11.2013 - Par Stéphanie Binet (Johannesburg) -

« Un jour, raconte David Goldblatt, 82 ans, photographe sud-africain qui expose jusqu’au 22 décembre au Maillon-Wacken de Strasbourg, Zanele Muholi est arrivée chez moi et m’a dit : “David, vous allez être mon mentor.” Elle ne m’a pas demandé mon avis, mais, depuis, on est amis. »

Quoi de plus naturel entre le vieil homme blanc de Randfontein dont les photographies dans les années 1970 ont révélé les visages de l’apartheid, et cette quadragénaire noire lesbienne du Kwazulu-Natal, qui utilise son appareil photo comme une arme de poing pour lutter contre l’homophobie ? Sur son mentor, Zanele Muholi (qui sera samedi 2 novembre à la Gaîté-Lyrique, à Paris, pour présenter ses photos et son film Difficult Love) n’est pas moins élogieuse : « J’aime cet homme pour l’opportunité qu’il a donnée aux photographes noirs. Le Market Photo Workshop [l’école de photographie que Goldblatt a fondée en 1989 sans discrimination raciale à l’entrée] a été mon hôpital, mon foyer. J’ai pu y exprimer ma sexualité sans avoir à m’en excuser, j’y ai appris bien plus que la technique photographique. »

Depuis 2002, année où elle sort diplômée de cette école, la jeune rasta réalise des portraits saisissants de lesbiennes noires pour militer contre les « viols punitifs » dont ces femmes sont régulièrement victimes. Elle travaille alors pour le magazine Behind the Mask et cofonde l’organisation féministe Forum for the Empowerment of Women (FEW, Forum pour l’autonomie des femmes). En juillet, dans le quartier populaire d’Alexandra, où elle a tenu ses premières réunions contre l’homophobie, elle vient photographier Debogo, une jeune styliste de 28 ans, qu’elle connaît depuis dix ans : « Je ne prends jamais des mannequins et des inconnues, précise la photographe en pleine séance photo. Ce sont mes principes : pas de mineurs, et personne qui n’ait encore fait son coming out. Je ne veux pas que les gens pensent que je fais la promotion de l’homosexualité, que j’oblige à se proclamer homosexuelles des personnes qui n’ont pas encore fait ce chemin. Je veux travailler avec des femmes qui comprennent exactement qui elles sont. »

En cela, elle applique les principes de Goldblatt, qui s’est toujours interdit d’utiliser son appareil comme d’un instrument de propagande. Arrivée en 1992 à Johannesburg de son Kwazulu-Natal, Zanele Muholi, fille cadette d’une femme de ménage, veut s’inscrire dans une école de cinéma, mais échoue. Elle s’oriente alors vers les relations publiques d’entreprise, puis revient à son premier amour, l’image.

« En tant qu’homosexuelle, j’ai commencé à me chercher dans l’Afrique du Sud post-apartheid, raconte-t-elle. Nous avons une Constitution qui défend plus que n’importe quelle autre Constitution dans le monde le droit des homosexuels, mais qui n’est toujours pas appliquée et comprise par la population. Je me suis mise à produire des images qui me parlaient. Je voulais voir des gens qui faisaient partie de ma communauté dans les galeries, dans les musées… »

Sur son site, Inkanyiso.org, Zanele Muholi documente, questionne, et se rend à tous les enterrements de ces femmes violentées parce qu’elles sont homosexuelles. Bien que le mariage gay soit légal depuis 2006, Lulu Xingwana, future ministre du droit des femmes, des enfants et personnes en situation de handicap  , déclare en mars 2010 lors d’une exposition avoir trouvé le travail de Muholi « immoral, offensant et mettant à mal la construction de la nation ».

« Le fait qu’une femme de cette stature tienne ce genre de propos a mis beaucoup de gens en danger, notamment les lesbiennes noires, commente aujourd’hui la photographe. Dans notre pays, ces femmes sont violées pour les punir d’être homosexuelles. »

Deux ans plus tard, le domicile du Cap de Zanele Muholi est cambriolé. Les voleurs n’emportent que ses archives et son matériel photographique. Depuis, elle a déménagé à Johannesburg, vit en permanence avec son neveu, qui assure sa sécurité, et poursuit son travail militant.

  • Sharp, Sharp, Zanele Muholi. Gaîté-Lyrique, 3-5, rue Papin, Paris 3e. Projection de « Difficult Love » et de ses photos dans le cadre de l’exposition. Le samedi 2 novembre à 14 h 30.
  • TJ (Transvaal Johannesburg), de David Goldblatt. Au Maillon-Wacken, 7, place Adrien-Zeller, Strasbourg. Jusqu’au 22 décembre.


Zanele Muholi et le “récit visuel” des LGBTI en Afrique du Sud

Les inrocks - 24/10/2013 - par Marie Turcan -

Depuis 2006, la militante Zanele Muholi a entrepris un travail d’archive photographique dans lequel elle immortalise des personnes LGBTI noires. Objectif : “sensibiliser” et “éduquer”. A l’occasion de sa présence dans l’exposition “Sharp Sharp Johannesburg” à la Gaîté Lyrique, nous l’avons rencontrée.

N’appelez pas ses photographies des “œuvres d’art”. Zanele Muholi se définit comme “militante visuelle” et non comme une artiste. Ses travaux, principalement conduits en Afrique du Sud où elle est née il y a 41 ans, cherchent à montrer, plus qu’à expliquer. Elle montre des personnes LGBTI (Lesbienne, Gay, Bi, Trans et Intersexuel), en Afrique du Sud surtout, mais aussi en Ouganda ou au Malawi.Sa réflexion est simple : Je suis une lesbienne noire, explique-t-elle d’une voix forte et assurée. Mon point de départ, c’est de créer une récit visuel des personnes de la communauté à laquelle j’appartiens.”

Aussi la plupart de ses sujets ne sont autres que ses proches, des jeunes femmes qui ont accueilli le projet de Zanele Muholi à bras ouverts.

« Les individus de mon projet sont soit des amis, soit des ex, soit des personnes que j’ai rencontrées à travers des connaissances. Je suis très proche de la majorité des gens avec qui j’ai travaillé, ce qui rend notre collaboration très facile. Ce ne sont pas des modèles, je ne leur demande pas juste de poser. Généralement je leur déclare mes intentions et leur explique l’importance de documenter l’histoire des LGBT en Afrique du Sud, et l’importance de leur contribution. »

Un “travail d’archive“, voilà ce que cette militante visuelle essaie de créer, petit à petit, photos par photos. Intitulé “Faces and Phases”, son plus gros projet de portraits de LGBTI noirs à travers le monde est en cours depuis 2006. Le but : apporter de la visibilité concrète aux personnes non hétérosexuelles en leur tirant le portrait de manière brute et efficace. “Chaque personne a sa propre vie, ses propres rêves, ses propres buts à atteindre. Je photographie des êtres humains, je me mets à leur place“, souligne-t-elle. Elle prévoit même d’écrire un livre sur les “histoires de vie” de ceux, et surtout de celles, qu’elle considère comme ses ami-e-s.

Zanele Muholi à la Gaîté Lyrique

Une trentaine de ses dernières photographies en date, prises en 2013, ont été sélectionnées pour figurer dans la grande exposition Sharp Sharp Johannesburg (“Tout Roule, Johannesburg”) organisée par la Gaîté Lyrique du 12 octobre au 8 novembre. L’ambitieux projet de ce centre de culture numérique est de s’intéresser à la capitale de l’Afrique du Sud, ce “puzzle anarchique et mouvant” selon la conseillère artistique Jos Auzende, à travers des documentaires, des concerts, des photos ou encore des revues d’artistes sud-africains.

Zanele Muholi y est invitée du 2 au 8 novembre, aussi bien à travers son travail d’archive photographique (les séries de photo “Faces and Phases” et “Beulah” ont été sélectionnées) qu’avec son documentaire Difficult Love (2010). Ce dernier a été commandé par la chaîne publique de télévision sud-africaine SABC qui appartient au gouvernement sud-africain.

Diffusé en Afrique du Sud mais aussi aux Etats-Unis, en Espagne, en Suède, et en Italie, le documentaire s’ouvre sur la controverse qui avait secoué Zanele Muholi en août 2009. La ministre sud-africaine de la Culture et des Arts Lulu Xingwana s’était à l’époque indignée après avoir vu des photographies de la militante dans une exposition, considérant son travail comme “immoral, offensant et allant à l’encontre de la construction d’une nation“. Un discours contre lequel Zanele Muholi se bat dans son documentaire, insistant sur la difficulté de vivre en Afrique du Sud en étant une personne LGBTI.

Un travail de sensibilisation et d’éducation

La militante visuelle met en particulier l’accent sur les crimes de haine envers les lesbiennes, ou les “viols correctifs” perpétrés par des hommes à leur encontre dans le but de les faire prétendument “changer d’orientation sexuelle”. Ce terme a été utilisé à partir des années 2000 pour parler des viols commis en Afrique du Sud envers les lesbiennes, notamment contre Eudy Simelane, membre de l’équipe de football féminin d’Afrique du Sud, violée puis assassinée en 2008. Duduza township, Johannesburg, 2013 Zanele Muholi n’essaie pas d’être modeste, et elle n’en a pas besoin. Les personnes qu’elle capture, avec sa caméra ou son appareil photo, sont “des gens qui n’étaient, jusque-à, pas documentés“, insiste-t-elle. “C’est une manière d’éduquer les gens. Il y a 50 millions de personnes en Afrique du Sud, il y a encore un grand besoin d’éducation, notamment concernant la Constitution.”

“Il y a tant de choses qui changent”

L’Afrique du Sud est encore une jeune démocratie : sa nouvelle Constitution date de 1996 alors que les dernières loi de l’apartheid ont été abolies en juin 1991. Depuis 2006, le mariage homosexuel y est autorisé. Une avancée dont Zanele Muholi ne minimise pas l’importance :

« On est protégés par des mots sur un document. On a le droit, l’opportunité d’aimer publiquement. Il y a tant de choses qui changent. Les gens se sont mariés et ils continuent à se marier, c’est important. La reconnaissance commence par respecter les droits de l’autre, et insister sur ce respect en tant que citoyens d’Afrique du Sud. »

Même si les choses changent, il reste encore un long chemin à parcourir. En avril 2012, l’appartement sud-africain de Zanele Muholi a été cambriolé, mais les voleurs n’ont emporté que son ordinateur et ses disques durs externes (une vingtaine) sur lesquels elle gardait cinq années de photos et de vidéos. Un acte qui laisse à penser que c’est bien le travail de la militante qui était visé. Loin de se laisser abattre, Zanele Muholi multiplie les projets et les voyages pour exposer et parler de ses travaux. Elle sera d’ailleurs présente le 2 novembre prochain à 14 h 30 à la Gaîté Lyrique pour discuter de l’émancipation des LGBTI en Afrique du Sud.


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