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"Usager des rêves, mon frère, toi qui pense utiliser la force de l’envers..."

Extrait de La nouvelle interprétation des rêves, de Tobie Nathan


OSI Bouaké – 3 février 2011 – SD

Extrait de « La nouvelle interprétation des rêves », de Tobie Nathan, paru chez Odile Jacob en 2011, pages 223-225

Vade-mecum

Usager des rêves, mon frère, toi qui n’as pas renoncé à comprendre, toi qui pense utiliser la force de l’envers pour enrichir ton destin, je te confie ici, sous forme condensée, quelques formules qui pourront t’accompagner le jour comme la nuit.

La première question que tu dois te poser est celle de ton rêve. Est-ce que tu rêves ? Régulièrement, toutes les nuits ? As-tu conscience de ce mouvement qui bruisse dans les tréfonds de ton être ? Le rêve est comme la sexualité, une présence permanente qui vient indéfiniment nous rappeler nos attaches instinctuelles.

Le rêve est un bonheur et une chance. Il est vrai que tout le monde rêve, et probablement quatre à cinq fois par nuit. Mais un rêve qui s’évanouit est comme un fruit qu’on n’a pas cueilli.

Issu de ton sommeil le plus profond, le rêve te spécifie – nul autre que toi ne pourrait le faire à ta place, nul ne peut le connaître si tu ne le lui racontes. Il est avant tout machinerie instinctive faisant en sorte que, demain, ce soit la même personne qu’aujourd’hui. Le rêve travaille toutes les nuits à la sauvegarde du soi.

Pourtant le rêve est une place publique, l’espace où tu peux rencontrer des êtres à l’étrangeté radicale avec lesquels échanger. Toi qui crois à dieu ou à diable, tu peux les croiser là, et toi qui n’y crois pas, tu peux dialoguer avec ton noyau biologique, autrement dit : ton créateur. Le rêve est un rendez-vous quotidien avec tes véritables propriétaires. Tu y retrouveras aussi tes morts.

Un rêve se cueille au réveil, avant que la première goutte d’eau n’ait touché les lèvres du dormeur. En l’absence d’un cueilleur de rêve, tu peux simplement poser un carnet et un crayon au chevet de ton lit. Le rêve a besoin du regard d’un autre ; le noter est une promesse de récit. Sinon, il se diluera au fur et à mesure de la journée dans les actes de ta vie. Car le rêve est une dette contractée sur l’existence.

Il est bien des raisons de te soucier de ton rêve. Le rêve te permet de fracturer la banalité, de transformer ton point de vue, de modifier la pensée que tu avais de toi-même et des autres, car il signifie une transmutation de ton univers. Quiconque se soucie d’être lui-même, d’avoir une pensée propre, d’éviter de répéter les slogans de la propagande et de la publicité, trouvera ses ressources dans son rêve.

Le rêve te permet aussi de recevoir les messages qui ne sont pas dans le monde, qui échappent à la platitude du quotidien. Que penser de quelqu’un qui refuserait d’ouvrir son courrier ? Rappelle-toi la phrase du talmudiste : « Un rêve qui n’est pas interprété est comme une lettre qui n’a pas été lue ».

Et ton rêve peut aussi se révéler utile, notamment dans les moments de grande difficulté qu’il arrive à chacun de traverser. Il peut te mettre en garde contre les dangers auxquels tu n’as pas prêté attention lors de la vie éveillée. Tel est souvent le cauchemar, qui n’est pas une peur née de la frayeur, mais une perception des parties cachées de l’agression.

Cependant, pour qu’il accomplisse son office, un rêve doit être interprété. L’interprétation est inscrite en creux dans le corps même du rêve. Mais prends garde, aucun rêve ne peut être interprété par le rêveur ; il ne parviendrait alors qu’à produire un nouveau rêve, qui appellera encore plus un interprète.

L’interprétation est cette part du rêve qui lui permet d’advenir dans le monde. L’interprétation est toujours un décret d’existence. Un interprète des rêves est donc un accoucheur de lendemains. Sois exigeant ! Ne raconte pas ton rêve à un inconnu ; ne laisse pas quelqu’un énoncer des vérités sur toi à partir de ton rêve. Car le rêve se réalisera à partir de la parole de l’interprète. Rappelle-toi qu’il n’existe pas de signification au rêve, rien que des interprétations ! Je le répète afin que tu l’inscrives en lettre de feu sur les murs de tes nuits : tel est celui à qui tu le raconteras, tel se réalisera ton rêve.

Méfie-toi de ceux qui prêchent, les religieux, les adeptes, les militants, leur interprétation te contraint, et sa réalisation te soumet. Pose-toi cette question : as-tu de véritables raisons de t’incliner devant leur dieu, de servir leur corporation, d’assurer leur promotion ?

Il est un signe qui ne saurait tromper. L’interprétation est toujours une prédiction. Dans un même mouvement, elle décrit et tisse un destin. Elle s’élance toujours vers l’avenir, le dessine et le crée. L’explication n’est pas une interprétation, fuis-la ! Elle asservit ta liberté. Elle t’enrôle au service de forces que tu ignores. L’interprétation qui annonce l’avenir, courage de l’interprète, est la liberté préservée du rêveur.


Publié sur OSI Bouaké le jeudi 3 février 2011

 

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