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Quand l’histoire rend fou

Sur le livre de Laure Murat, "L’homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie"


La Vie des idées - 26-10-2011 - par Laurence Bertrand Dorléac

Comment les tumultes de l’Histoire affectent-ils la vie psychique des individus ? Laure Murat explore les liens entre folie et politique au XIXe siècle, s’intéressant aussi bien aux patients des asiles, dont beaucoup se prenaient pour Napoléon, qu’aux élites médicales et politiques qui s’efforçaient de les exclure ou les stigmatiser.

  • Laure Murat, L’homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie, Paris, Gallimard, 2011, 379 p., 24,90 €.

Personne n’échappe à l’histoire et surtout pas à la folie de ses événements les plus fous. Chaque crise entraîne une réaction de l’esprit et sa déstabilisation, jusqu’à la déraison parfois, comme le prouve magnifiquement Laure Murat dans son dernier livre. Si l’on devient fou à cause de Dieu, de l’argent ou de l’amour, on le devient aussi sous la pression des « crises » historiques, et comment délire-t-on l’Histoire ? Comment s’élabore et s’articule, depuis la fin du XVIIIe siècle et jusqu’à 1871, le discours entre l’idéologique et le pathologique ? Que se passe-t-il entre la Révolution et le retour à l’ordre, entre 1789 et 1871 ?

La période étudiée ne manque pas de chaos. À commencer par le moment où tombent les têtes sous la guillotine, machine infernale, inventée au moment où se construit « la psychiatrie », qui vise à s’occuper de ceux qui « perdent la tête » en se dissociant. À l’époque où la loi abolit les lettres de cachet, qui autorisaient le pouvoir à enfermer toute personne sans l’intervention du médecin ou du juge, s’invente une science qui reconnaît vite dans la Révolution l’une des causes de l’entrée en folie ; dans la Terreur, une bonne raison de perdre la raison, dans le spectacle archi-violent de la décapitation, un motif pour se réfugier dans une autre réalité, forcément moins douloureuse. Dumas, Hugo et d’autres encore diront la déraison de l’histoire, guère moins grande que chez ceux dont la raison succombe.

La politique à l’asile

Laure Murat reprend les registres d’observations médicales des grands asiles du département de la Seine, interroge les sources cliniques, pour analyser les raisons d’admission, les diagnostics au sujet de celles et de ceux dont l’histoire était la source d’inspiration, qui les conduisirent à fréquenter les zones poreuses de « la folie ». Elle prévient d’entrée de jeu : on a souvent affublé les révoltés de désignations psychiatriques réservées aux fous. Proches de nous encore, les « folles de la place de Mai », qui se réunissaient chaque semaine pour tourner en rond à Buenos Aires, n’étaient autres que des mères surnommées ainsi par la junte militaire qui avait enlevé leurs enfants. Qui est le fou au juste ? La définition change au gré de situations où se mêle souvent la question politique. De même, les lieux servent tour à tour et parfois en même temps de maison de santé, de charité et de prison politique. Ainsi, de la Révolution à la monarchie de Juillet, sont confondus le fou et l’opposant au régime, l’aliéniste qui le protège et le collaborateur du pouvoir en place, capable au passage de sauver les prisonniers d’opinion. L’asile est aussi un théâtre qui répond au spectacle de la rue et Sade entre dans le corpus, à sa façon.

Nous connaissions, mais pas forcément aussi bien que cela, l’épisode de sa seconde incarcération à Charenton, quand il y est renvoyé en 1803, alors que l’asile a changé considérablement, sous le règne du philanthrope mondain, François Simonnet de Coulmier. Ce dernier règnera dans la fantaisie de son pouvoir absolu, sans rendre de comptes à personne, sans règlement intérieur et sans conseil d’administration. Ancien abbé des Prémontrés, il est, comme Sade, partisan de la Révolution, libertin et grand amateur de théâtre, au point de confier à l’écrivain la direction des pièces qui se jouent à l’asile en rendant un moment aux fous la liberté de changer de vie. Il tombera quand ses abus de pouvoir, y compris sexuels – sur les internées – seront dénoncés par Royer-Collard, qui incarne la face moraliste du régime en proposant la suppression de toute forme de catharsis par le jeu ou le bal, au profit du seul travail : des ateliers de couture pour les femmes et de l’agriculture pour les hommes.

Si l’histoire n’est pas avare en mises en scène théâtrales, elle ne manque pas non plus de modèles pour quiconque voudrait s’accaparer ses personnages excentriques, Napoléon, par exemple : on compte l’arrivée de cinq empereurs en 1818 à Charenton (sur 92 patients) ; puis, lors du retour des cendres, en décembre 1840, il y en a quatorze à Bicêtre, alors que la folie des grandeurs ou la monomanie sont analysées sérieusement au chapitre des maux de société, au même titre que la mélancolie. En partie au moins, nous dit Laure Murat, il faudra prendre ces recyclages de grandeur comme les symptômes et les réponses d’une société où triomphent l’argent et l’ennui, alors que les rêves de révolution sont écroulés et que le romantisme essaie par tous les moyens de réenchanter un monde sans grandeur.

Dire la folie

Sans procès à charge, elle donne la parole à tous mais aussi à ceux que l’on interne dans la mesure où les sources le permettent. Oui, les fous ont un avis sur la politique, comme les politiques (et les psychiatres) ont un discours sur la folie, mais ces derniers laissent, en définitive, plus de traces que les premiers, et c’est à travers eux que l’on connaît les internés, à travers leur court exposé de la situation, aussi rapide que les visites des médecins.

Laure Murat s’emploie à nous faire mieux connaître les principaux protagonistes : Philippe Pinel, l’homme des Lumières, le bègue éclairé, bon écrivain, spécialiste d’hygiène et de nosologie, conjuguant politique et psychiatrie en montrant que les régimes sociaux ont une incidence sur l’organisme humain ; la liberté et le progrès sur l’équilibre mental, même si les épisodes révolutionnaires peuvent avoir des conséquences fâcheuses sur les êtres, et même sur lui-même, qui assiste à la mort du roi en pleurant. Pétri de contradictions, il bâtit l’édifice psychiatrique en décrivant ce qu’est la folie, une maladie de la sensibilité dont il faut rechercher les causes dans les affres de l’existence : deuil, désespoir, amour de la gloire, excès en tous genre, en particulier d’études ou de dévotion religieuse. Ce faisant, il fait passer du régime kantien, où la folie est entièrement Autre de la raison, au régime hégélien, où elle devient simple dérangement de l’esprit, comparable à n’importe quelle maladie du corps. Sa méthode pour la soigner est moins libérale mais son « appareil imposant de terreur », à Bicêtre, dans un esprit de réforme radicale, vaut quand même mieux que l’enfer d’avant la Révolution. Obsédé d’ordre nouveau, il pratique une médecine largement empirique et jusqu’à la ruse, qui consiste à entrer dans le délire du patient, à lui donner raison, en quelques sortes. Son élève Jean-Étienne-Dominique Esquirol, autre libéral, ancien ecclésiastique devenu médecin, placé à la tête de la Salpêtrière, aura moins d’inspiration lorsqu’il soignera une dizaine d’années Théroigne de Méricourt, sulfureuse révolutionnaire qui aurait sombré dans la déraison. Il en fait le prototype où se confondent la violence révolutionnaire, l’animalité et la folie : prédisposée à la maladie mentale, les événements de la Révolution aurait suspendu sa démence avant que la stabilité du Directoire la renvoie à son désordre.

La démence démocratique

La Révolution de 1848 suscitera les analyses de médecins persuadés aussi que les événements et les commotions politiques ont une influence sur « le développement de la folie » (Jacques-Étienne Belhomme), alors même que les chiffres d’admission chutent lors des événements pour remonter ensuite. Baillarger ou Morel imposeront leurs vues, le premier songeant que les événements politiques forment une sorte d’heureuse diversion pour ceux qui sont guettés par la folie. Plus nombreux, pourtant, sont tous ceux qui voient les mouvements sociaux comme des agents de perturbation pour tous et même des détonateurs. Mieux, ils considèrent les programmes comme des objets fous et les dirigeants contestataires comme des « timbrés », atteints du morbus democraticus. Pour 1848, les Trélat, Blanqui ou Barbès sont ainsi traités en déments, et même par Tocqueville. Lamartine résume la situation : « C’était la démence de la liberté », et il faudrait ajouter, la passion égalitaire, la démence démocratique et républicaine. En 1850 est traduite la thèse de l’allemand Carl Theodor Groddeck : « De la maladie démocratique, nouvelle espèce de folie », et, un peu plus tard, Brierre de Boismont demandera pour les communards des asiles où les frontières de classe s’affichent durement : à Bicêtre et à la Salpêtrière, 60 % des internés viennent de chez les pauvres, prenant parfois l’asile comme un refuge contre la misère et le danger de rester démuni. Ces communards auront le choix entre un statut de criminel ou de fou, dans les deux cas bons à interner, sans que la discussion ne porte un seul instant sur leurs motivations politiques. Celui qui l’envisage, c’est Vallès, élu de la Commune et fondateur du Cri du peuple, qui verra son ami l’artiste André Gill sombrer dans la folie et mourir à Charenton en 1885 : c’est qu’il avait fui l’engagement politique pour l’art, au lieu de se consacrer à « l’assaut des bastilles », des « maisons de fous » comme des « maisons de rois » [1].

Des travaux préalables existaient sur lesquels peut s’appuyer, en leur rendant hommage, Laure Murat : ceux de Foucault bien sûr, ou celui de Jan Goldstein [2], mais ce livre est essentiel et singulier, y compris dans sa façon de travailler, à partir de l’archive surtout, avec des yeux neufs. Nous connaissions les ouvrages de l’auteure, dont La Maison du docteur Blanche, qui l’avaient aguerrie à la littérature psychiatrique. Dans tous ses livres, elle avait déjà fait la preuve de son goût des archives, avec ses « joies immenses et dérisoires », et celles qui sont mises à contribution dans ce dernier opus sont parmi les plus sèches et les plus mécaniques, nous dit-elle, en les classant et en les comptant autant que faire se peut. Sans dramatisation (en cela, loin de Michelet et de Foucault), sans stigmatisation du fou ni de son médecin, elle nous offre un tableau complexe et vivant d’un double délire rhétorique, de l’homme qui dit sa folie et de celui qui l’enregistre, l’aliéniste ; avec derrière les textes qui demeurent – où chaque signe compte, chaque virgule et chaque rature –, les vies entières dans le chaos de l’histoire. Sans emphase, elle raconte ainsi le sort des vagabonds, des anonymes et des révolutionnaires considérés comme déments d’un peuple dont Freud disait qu’il était « le peuple des épidémies psychiques, des convulsions historiques de masses ». C’est dire que l’asile en France vise une large population.

Laure Murat s’intéresse à l’histoire passée mais son livre se referme sur le présent, que l’on devrait juger aussi à l’aune de la façon dont on traite les fous. Or, sinistre tableau contemporain, dans un postambule où l’on ne mâche pas ses mots : le retour au sécuritaire, la stigmatisation des malades plutôt que leurs soins adaptés, l’impératif de rendement économique servi par l’industrie pharmaceutique, l’accélération généralisée, qui condamne le travail lent et patient. Avec, finalement, ce terrible constat : le mouvement anti-psychiatrique, dans le sillage de 1968, condamna – sans le vouloir évidemment – les asiles en ouvrant la voie où s’engouffra l’économie libérale, qui tend à liquider les soins au profit des QCM, du dépistage des comportements « anormaux », dès la maternelle, de la médication agressive, et le tout sans archives ou presque, de crainte des procès en justice, depuis l’ouverture des dossiers aux familles des patients. Reprendre langue avec la folie est plus difficile que de la décréter inaudible. L’auteure dit n’être pas sortie indemne d’un tel voyage : nous non plus.


[1] Sur André Gill, voir le livre d’Aude Fauvel et Bertrand Tillier, André Gill caricaturiste. Derniers dessins d’un fou à lier, Du Lérot Éditeur, 2010.

[2] Sur La Vie des Idées, voir le compte rendu, par Aude Fauvel, du livre de Jan Goldstein, Hysteria Complicated by Ecstasy. The Case of Nanette Leroux, Princeton, Princeton University Press, 2009.


VOIR EN LIGNE : La vie des idées
Publié sur OSI Bouaké le dimanche 8 janvier 2012

 

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20 juin 2012, par Sand   [retour au début des forums]

Laure Murat récompensée par le prix Femina essais

LaPresse.ca - 11/2011 - L’Homme qui se prenait pour Napoléon, de Laure Murat, récompensé par le prix Femina essais, est une enquête historique sur le lien entre événements politiques et folie, en s’appuyant sur des archives inédites et des observations médicales.

Sous-titré Pour une histoire politique de la folie, cet essai publié chez Gallimard a été choisi au premier tour par le jury par sept voix contre cinq à l’essai de Gérard de Cortanze Frida Kahlo (Albin Michel).

Seule femme récompensée cette année par le jury du prix Femina, exclusivement composé de femmes, Laure Murat, née en 1967, est historienne, spécialiste de l’histoire culturelle, de la psychiatrie et du genre.

Elle a notamment déjà publié La Maison du docteur Blanche : Histoire dun asile et de ses pensionnaires, de Nerval à Maupassant, qui a obtenu le prix Goncourt de la Biographie en 2001, et Passage de lOdéon : Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans lentre-deux-guerres en 2003.

En comparant le discours d’aliénistes » et d’aliénés », son livre L’Homme qui se prenait pour Napoléon se penche sur l’histoire des cas de malades mentaux dont les pathologies sont apparues liées à des événements ou des personnages historiques, se prenant par exemple pour Napoléon ou croyant, pendant la Terreur, qu’on leur avait coupé la tête.

Parmi eux, le cas des quatorze nouveaux « empereurs » arrivés à l’asile de Bicêtre au lendemain du retour des cendres de Napoléon Ier en 1840, celui de l’horloger « décapité », persuadé d’avoir été guillotiné ou encore de Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt, personnalité de la Révolution précipitée dans la folie.

« Le docteur Esquirol prétendait pouvoir raconter l’histoire de France à partir des registres des asiles. Laure Murat a voulu relever le défi, à travers une passionnante enquête sur les rapports entre histoire et folie », souligne son éditeur.

Quand l’histoire rend fou
26 juin 2012, par Sand   [retour au début des forums]

Livre passionnant, dans un style fluide et accessible, très documenté, qui passionnera les personnes qui s’intéressent aux révolutions populaires françaises, entre la révolution de 1789 et la Commune, ainsi que tous ceux qui s’intéressent à l’instrumentalisation des théories psychologiques à des fins politiques, en passant par quelques controverses politico-scientifiques (du genre : est-ce que la révolution rend fou ?