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Nous ne sommes plus des enfants !


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Philippe Pignarre : « Nous ne sommes plus des enfants ! »

Pour l’essayiste, dépolitiser le débat, c’est faire le jeu du FN.

Vous allez voter « non » au prochain référendum sur le traité constitutionnel européen. Quels sont les trois arguments principaux qui soutiennent votre décision ?

Philippe Pignarre. Au départ, je pensais être peu concerné par ce « grand » débat. Je préfère intervenir sur des questions plus locales qui permettent de fabriquer collectivement de l’intérêt politique. Mais les partisans du « non » de gauche ont fait un travail formidable. Ils ont réussi à ce que l’Europe soit enfin l’objet d’un débat politique. Bravo à eux ! Cela a scotché les partisans du « oui ». S’il y a bien une constante dans l’attitude des partisans du « oui », c’est malheureusement la peur de la politique. Selon eux, les partisans du « non » sont soit des menteurs, soit des idiots, jamais des personnes en désaccord. Leur seul objectif, poursuivi par des moyens différents (aujourd’hui limiter le plus possible le droit d’expression des partisans du « non »), est de dépolitiser ce vote. La constitution ne serait ni de gauche ni de droite, mais neutre ! On nous demande de faire de la politique sur une question qui ne le serait pas ! Si le « non » l’emporte, ils diront que c’est parce qu’ils n’ont pas su « communiquer », qu’ils ont manqué de « pédagogie »... Ils ne reconnaîtront jamais qu’ils ont été battus politiquement. Ils nous diront qu’ils « ont entendu le message » et qu’à l’avenir, ils s’expliqueront mieux, mais pas qu’ils ont été battus politiquement. Voilà la première raison de voter « non » : pour que l’on cesse de nous prendre pour des enfants, pour que les hommes politiques cessent de se prendre pour les instituteurs de la classe France ! La seconde raison est que c’est le moment de dire « non » à une construction européenne qui se fait à l’envers : on unifie les marchés avant les conditions sociales. Ce sont donc les conditions sociales qui deviennent les variables d’adaptation. Cette construction permet de remettre en cause tous les acquis sociaux sans avoir l’air d’y toucher et en nous chantant le refrain du « on n’y est pour rien, on ne peut rien y faire ». On crée des alternatives infernales pour rendre les gens impuissants : « Préférez-vous une baisse de salaire ou une délocalisation ? » Et certains ne savent que répondre : l’État ne peut pas tout faire ! La troisième raison est liée à cette formule du traité « concurrence libre et non faussée ». C’est une idiotie : on veut nous faire croire que la concurrence est « naturelle » (contre laquelle on ne pourrait donc rien faire) alors qu’elle suppose un gigantesque appareil de lois et de règlements adaptés. Toute concurrence est, par définition, faussée : c’est, par exemple, le cas avec les brevets sur les médicaments qui créent des monopoles de 25 ans. Le capitalisme demande à l’État de garantir ses conditions de fonctionnement au dépend de tout le reste.

Finalement, voter « non » c’est assumer qu’être de gauche, c’est avoir besoin que les gens pensent ! Dommage qu’une partie de la gauche fasse l’inverse.

Vous avez été un cadre haut placé de l’industrie pharmaceutique. Le traité constitutionnel est-il regardé d’un bon oeil par les patrons de cette industrie ?

Philippe Pignarre. Ils n’ont pas à se plaindre. Savez-vous que les industriels ont obtenu que la question des médicaments ne relève pas de la direction santé mais de la direction entreprise au niveau de la Commission européenne ? Savez-vous que la Commission européenne est ultra-favorable à la publicité à la télévision pour les médicaments vendus sur ordonnance, ce qui donnerait un pouvoir encore plus grand à l’industrie pharmaceutique ? On nous répondra que ce n’est pas dans la constitution. Mais ce sont les mêmes petites mains qui ont écrit la constitution et qui prennent ce genre de décisions !

Que pensez-vous de l’hétérogénéité des partisans du « non » ?

Philippe Pignarre. On nous dit que le « non » est hétérogène, c’est vrai. Et, c’est normal que l’on s’oppose à un projet pour des raisons diamétralement opposées. Ce qui est plus inquiétant, c’est l’homogénéité du « oui ». Les partisans du « oui » de gauche devraient réfléchir un peu. Les arguments qu’ils ont utilisés, leur travail de dépolitisation du débat, leur appel à ne pas agir tout de suite (il faut attendre gentiment 2007 pour protester contre les difficultés sociales) pourraient se retourner cruellement contre eux. À force de traiter les Français comme des enfants, ces derniers prennent l’habitude de se comporter comme tels et pourraient devenir des sales gosses... jusqu’à voter Le Pen !

Entretien réalisé par

Jérôme-Alexandre Nielsberg

(1) coauteur (avec Isabelle Stengers)

de la Sorcellerie capitaliste,

Éditions la Découverte, 2005.


Publié sur OSI Bouaké le dimanche 29 mai 2005

 

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> Nous ne sommes plus des enfants !
30 mai 2005, par Sand   [retour au début des forums]

Génial de lire ce texte depuis l’Afrique, au lendemain d’une soirée électorale qui a été une vraie claque ! Les propos de Pignarre sont troublants de lucidité et de vérité : oui il y a encore une grosse partie de la classe politique qui met le résultat du vote sur le compte de "peurs irrationnelles", du manque de pédagogie sur l’Europe etc. Pas grand monde pour comprendre en quoi il y a un gap entre ce qui est attendu par un peuple adulte, qui refuse d’être dépolitisé et d’adhérer "contraint par la force des choses" à un projet de société libérale, et une classe politique aujourd’hui totalement disqualifiée. Jusqu’où faudra-t-il aller (avec les risques fachisants soulignés par Pignarre) pour qu’une véritable réforme de la représentation politique soit mise en oeuvre ? Bon je me lâche un peu pcq je suis loin, mais le débat est ouvert à tous !


> Nous ne sommes plus des enfants !
30 mai 2005, par didier   [retour au début des forums]

Sand, tu n’as sans doute pas pu assister aux débats d’hier soir, mais les réactions de nos hommes politiques étaient vraiment inquiétantes...une fois de plus, ils ne prennent pas la mesure de la réalité vécue et exprimée par les électeurs... Notre président a dit en substance que la France connaitrait des difficultés et qu’il fallait se rassembler derrière lui...(ben voyons ! )

et les autres de dire que les français une fois de plus n’ont rien compris...

Le fossé s’agrandit encore...


> Nous ne sommes plus des enfants !
30 mai 2005, par didier   [retour au début des forums]

Le département, champion toute catégorie du vote "non" est le Pas de Calais, et Bruay la Buissière vote à plus de 74% pour le non...


> Nous ne sommes plus des enfants !
30 mai 2005, par Did Urban   [retour au début des forums]

Vive la France !

Le NON a gagné… Magistralement.

Les faux-culs d’ATTAC (qui ont fustigé les blacks blocks et les anars) vont enfin pouvoir dire haut et fort qu’ils rêvent d’être un parti politique… Fabius (il n’était pas libéral, notre pote du sang contaminé) va enfin pouvoir se présenter aux présidentielles. Besançenot va probablement demander son 14ème mois à La Poste et continuer à préparer la révolution ?! Le PC du haut de ses 4% va faire de nouvelles propositions sociales. Les plombiers polonais vont rester chez eux et les turcs vont rembaler leurs kebbabs. Le Pen et De Villiers vont mettre la photo d’Emmanuelli sur leur cheminée. Les fachos de toute l’Europe sable le champagne et rêve d’un repli identitaire et national de partout.

Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis pas sûr d’être heureux de rester entre français.

Franchement, c’est la première fois que je ne vais pas voter. Le débat était tronqué dès le début. La vraie question à laquelle les franchouillards ont répondu était : Chirac : oui ou non ?

Quand à Pignarre, ancien cadre "haut placé" de l’industrie pharmaceutique, après s’être rempli les poches avec un salaire probablement conséquent, il crache dans la soupe, bien installé au bord de sa piscine. Hé Pignarre, tu nous invites à un barbecue samedi qu’on parle de l’Europe en buvant le pastis ?…

Allez, j’rigole. Puisqu’en France, on aime bien rigoler au café des sports.


> Nous ne sommes plus des enfants !
4 juin 2005, par didier   [retour au début des forums]

Le vote est passé depuis bientôt une semaine, et les journalistes n’en finissent pas d’insulter la majorité des electeurs de populistes, les politiques de donner les nouvelles impulsions que l’on sait...

Finallement la pensée unique française n’a rien à envier à celle en vigueur dans la politique US et sur FoxNews...