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Niger : Reboiser le désert


Le Monde | 21.08.09 | 18h23 | Hervé Kempf

En 2004, une surprise attendait l’agronome néerlandais Chris Reij : " Cette année-là, je suis revenu dans des régions du Niger que je n’avais pas vues depuis dix ans. Et partout, du côté de Maradi, à l’est du pays, comme dans la région de Zinder et dans celle de Tahoua, je voyais des arbres en nombre surprenant, dans tous les champs."

On croyait pourtant savoir que, depuis des décennies, le déboisement se poursuit au Niger, un des pays les plus pauvres du monde. "Avec des collègues de Niamey, on a cherché à vérifier le phénomène en faisant faire des photos aériennes et en les comparant avec des photos anciennes. Puis on a décroché quelques budgets de recherche pour étudier ce qui se passait." Toutes les études confirmèrent le processus qui avait échappé à l’attention des spécialistes : "Depuis le milieu des années 1980, résume Chris Reij, les paysans qui vivent dans les parties les plus peuplées du Niger ont commencé à protéger et à entretenir les jeunes arbres poussant sur leurs champs. Cela s’est produit sur au moins 3 millions d’hectares, ce qui est une échelle spectaculaire, unique pour le Sahel."

Un des aspects les plus étonnants de ce mouvement est qu’il s’est opéré spontanément, même si, ici et là, des projets de développement ont su repérer le processus et l’encourager.

Au début des années 1980, le centre sud du Niger, qui avait été une savane arborée trente ans auparavant, était devenu une plaine désertique balayée par le vent en raison de l’intense défrichement et de la demande croissante de bois de feu. De plus, Etat et ONG encourageaient les paysans à enlever les souches d’arbres pour permettre l’utilisation des charrues et des semoirs. Agents du gouvernement et paysans croyaient, à tort, que les arbres indigènes poussaient extrêmement lentement. La dégradation s’est accentuée durant les sécheresses de 1973-1975, puis de 1984.

Mais dans plusieurs endroits, cette spirale du pire s’est inversée. Ainsi autour d’Aguié, une ville d’une dizaine de milliers d’habitants proche de Maradi, métropole située à 700 km à l’est de Niamey. Quand on prend la route, au début de la saison des pluies, on est frappé de voir exulter la végétation : elle a parfaitement profité de la grande pluie des derniers jours, les pousses de mil sortent grandes, parfaitement alignées sur des hectomètres de champs vallonnés et parsemés d’arbres touffus. Et partout, l’on observe des arbres au milieu des champs, pas très grands ni très branchus, mais bien présents.

Le village de Dan Saga, à 15 kilomètres d’Aguié, est un des lieux où la régénération naturelle assistée (RNA) - ou sasabe zamani, en langue haoussa - est pratiquée avec le plus d’assiduité. "Dan Saga veut dire "touffu, trop d’arbres"", raconte Ali Neino, paysan d’une trentaine d’années. Au début des années 1930, Dan Saga était presque une forêt, il y avait des lions, des animaux sauvages. Mais au fil du temps, la population a augmenté et elle a défriché pour faire des champs. De plus, les sécheresses ont ravagé les forêts et les animaux.

En 1982, presque tous les arbres avaient disparu. Dans ces années-là, on constatait que le vent emportait le sol. Mais certains ont observé que chez les paysans qui ne débroussaillaient pas leur champ, cela allait beaucoup mieux. Petit à petit, tout le monde a commencé à les imiter, et les arbres sont revenus. C’était un changement radical : car dans le Sahel, les paysans ont le plus souvent l’habitude, après la récolte de septembre-octobre, de nettoyer leurs parcelles en brûlant toutes les broussailles qui repoussent spontanément. Les cendres sont censées enrichir la terre. En réalité, la mise à nu du sol favorise l’érosion éolienne.

Dans le champ d’Ali Neino, on voit des dizaines d’arbres, assez jeunes et frêles, des tremnia et des sabara, qu’il a laissé pousser. "Quand j’étais à l’école, dit Ali, dans les années 1980, il n’y avait aucun arbre ici. Maintenant, il y a en 200 à l’hectare. Je fais du mil, du sorgho et du niebé - un haricot -, en rotation, avec le sésame et l’arachide associés au mil." Les arbres sont élagués, pour limiter l’ombre, qui pourrait nuire aux cultures, et surtout fournir du bois. Le sasabe zamani procure de nombreux bénéfices : "Cela fournit beaucoup de bois pour les cases, cela donne aussi des fruits, du fourrage pour les animaux et des médicaments, par exemple l’écorce du kiriya contre la diarrhée, les racines et les feuilles de sabara." Son ami Ali Mico complète : "Les arbres freinent le vent et quand les feuilles se décomposent, elles font de la fumure qui enrichit le sol."

Quelle est l’origine exacte du sasabe zamani ? Nul ne peut le dire. C’est une aventure collective à multiples héros. Ici, un vieux paysan sera reconnu comme ayant initié le procédé. Là, un agent technique particulièrement motivé aura lancé la pratique, découverte dans un journal à propos du Cameroun. Dans tel autre village, le sasabe zamani était pratiqué depuis quelques années, quand des envoyés d’un projet de développement sont venus aider à améliorer la technique. Dans diverses régions, suivant des voies diverses, la pratique s’est peu à peu généralisée.

Elle ne va cependant pas sans heurts. D’abord, elle implique un travail supplémentaire. "Le sasabe zamani ne présente pas un intérêt immédiat, note Albert Thierry, agent du service de l’environnement à Dan Issa, près de la frontière nigériane. Et ça demande plus de travail : il faut marquer les jeunes pousses, veiller à ce qu’elles ne soient pas détruites. Parfois il faut faire des haies pour protéger telle espèce digne d’intérêt." Surtout, le vol du bois dans les champs est un problème récurrent, qui décourage les agriculteurs. "Des paysans ou des femmes de villages voisins qui n’ont pas d’arbres peuvent venir voler le bois", dit Idi Daouda. Car le bois, essentiel pour la cuisson des repas, est une préoccupation constante des populations du Niger.

Dans la région d’Aguié, le projet de promotion des initiatives locales du département d’Aguié (Ppilda), soutenu par le FIDA (Fonds international de développement agricole), aide les villageois à s’organiser en comités chargés de surveiller les champs contre les voleurs. Un autre outil consiste à soutenir l’organisation d’un marché du bois : à Dan Saga, les paysans vendent à une structure commune le bois de leurs arbres. L’association le revend un peu plus cher. Le solde permet d’acheter des biens utiles au village.

La régénération naturelle est le signe de la mutation d’une société sahélienne confrontée à des difficultés croissantes : "Elle s’est faite spontanément, avec le changement des rapports sociaux, par une individualisation de la production, observe Yamba Boubacar, chercheur à l’université de Niamey. L’arbre a changé de statut : avant, il appartenait à tout le monde ; avec la RNA, il devient privé. Les jeunes veulent s’affirmer sur le plan économique. On est dans cette dynamique de transition."

Cette transition a un autre aspect : la démographie. Le Niger connaît depuis des décennies une forte augmentation de sa population, et la RNA s’est imposée dans les régions les plus peuplées ; le département d’Aguié compte une densité de 100 habitants au kilomètre carré. "En 1992, il y avait 172 000 habitants dans le département, observe Chaibou Guero, directeur du projet Ppilda, maintenant, 300 000. La régénération a certainement permis d’éviter la famine. Mais maintenant on est dans le mur. Si la population continue de croître, la terre ne pourra pas nourrir les gens." Des experts aux paysans, tous sont d’accord : "Il y a trop de gens", dit Ali Mico. "C’est un sérieux problème, renchérit Ali Neino. Les gens quittent le village pour aller vers le nord." Dans le village de Kodaou, un formateur estime que "la seule alternative est l’intensification agricole. Il faut adopter de nouvelles pratiques : réduire l’espace entre les plants, utiliser les engrais, recourir aux semences améliorées".

Quoi qu’il en soit, la régénération naturelle pourrait utilement s’élargir à d’autres régions du Sahel ravagées par le déboisement. "On est arrivé à un stade où la preuve de l’efficacité de la méthode est faite, juge Chaibou Guero. Il faut partager l’expérience avec ceux qui interviennent dans le milieu rural, pour la mener à large échelle." C’est aussi l’avis de Hassane Saley, secrétaire à Niamey du Comité national sur le développement durable. Depuis plusieurs décennies, en effet, les efforts de l’Etat sont inopérants. Chaque année, lors de la fête de l’Arbre, le 3 août, la population est invitée à planter des arbres fournis par les pépinières financées par l’Etat. "Mais quand on fait le bilan, observe Hassane Saley, on constate que la proportion d’arbres survivants n’atteint même pas 5 % au bout de quelques années."

Généraliser la RNA dans tout le Sahel ? C’est le rêve de Chris Reij. Il observe : "S’il y a en moyenne 40 arbres par hectare sur 3 millions d’hectares, nous parlons d’environ 120 millions de nouveaux arbres, ce qui signifie que les paysans ont stocké beaucoup de carbone dans leurs champs." Du carbone à valoriser sur le marché international du CO2, pour financer la forêt invisible du Sahel...

Sur le Web :

Roppa.info : réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest. Présentation de Chris Reij, en anglais, du phénomène de régénération.

Plg.ulaval.ca/giraf/sahel.agroforesterie : recherches sur l’agroforesterie au Sahel.

Agroforesterie.fr : l’agroforesterie en France.


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Publié sur OSI Bouaké le mardi 25 août 2009

 

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