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« Makala », l’effort et les faits


Libération - Luc Chessel - 24 mai 2017 - Le documentaire d’Emmanuel Gras sur un charbonnier est une sorte de conte réaliste qui sait prendre son temps sans se prendre au sérieux. Une claque et une caresse.

Entrer dans une salle et voir un film qui prend son temps : le temps de regarder ce qu’il filme, le temps de nous laisser le regarder. C’est une évidence et c’est une rareté. Ce qu’on appelle la durée, au cinéma, n’est pas à la page. Elle a peut-être mauvaise presse. Le Festival de Cannes, toutes sections confondues, ne lui fait pas vraiment place. Parfois il fait semblant, mais c’est comme pour tout, il y a des durées sauvages, fières, et des durées aliénées, étouffantes. Ces derniers temps, on en est presque à dire que de toute façon leur moment est passé - que les années 90 et 2000 en ont abusé, qu’elles ont épuisé pour l’instant la quantité de temps disponible, comme une ressource fossile.

Sens

Les films vont vite et ils nous plaisent comme ça, c’est vrai. On oppose la durée à l’efficacité, mais c’est une dialectique mensongère : et il y a aussi des efficacités courageuses et des efficacités lâches, des séductions bonnes et des séductions basses. Le cinéma a oublié sa devise : il croit que le temps et l’argent sont deux choses différentes, il se trompe. Les vendeurs de temps ont perdu le sens des affaires.

Reprenons. Entrer dans une salle pour voir Makala, un film d’Emmanuel Gras. Le réalisateur l’introduit sur scène et déjà quelque chose se passe : il prend le temps de présenter ceux avec qui il l’a fait, un par un, pour nous raconter qui ils sont pour lui, dans le travail ou dans la vie, l’ingénieur du son, la monteuse, le compositeur de la musique, l’étalonneur, le producteur. Et le personnage du film, qui n’est pas présent, il s’agit d’un documentaire tourné au Congo. Le film n’a pas commencé et il a déjà le sens de la durée : du temps qu’on peut prendre pour dire quelque chose, pour que nous l’entendions. Allons-y voir. Makala, en swahili, veut dire « charbon ». Sans doute le mot n’a-t-il pas dans cette langue le sens figuré qu’on lui connaît en français, mais les deux sens sont là : Makala met en scène un charbonnier, qui fabrique et vend sa marchandise, et ce faisant il filme le travail. Or, si le temps c’est de l’argent, c’est pour la seule et unique raison que le travail, c’est du temps. La durée de Makala est d’abord une simple attention portée aux gestes du travail, à tout son processus. L’homme, qui se prénomme Kabwita, coupe un grand arbre, le débite, construit un four en terre qui enveloppe son tas de bois, le transforme par combustion lente en charbon, qu’il empaquette et charge sur son vélo : et il pousse ainsi ses sacs jusqu’à la ville la plus proche (elle est très loin) pour les vendre aux passants. Kabwita charbonne, on verra toutes les étapes de son effort. L’argent gagné et l’argent perdu y prendront tout leur sens temporel, un temps pris, pour vivre, sur la vie. Le film avance comme une pure parabole, entièrement arrachée au réel, un enseignement par les choses.

Regard

Même si Kabwita ni ceux qui l’entourent ou le rencontrent - sa femme et sa fille, sa famille qu’il visite au passage, les gens qu’il croise sur la route, les clients à la ville - ne prêtent attention à elle, la caméra (le cadre) est présente à la conscience du film, un regard rendu perceptible, à la recherche de ce qu’il voit. Ce n’est pas qu’il soit esthétisant, comme on dit : certes il est bien de son temps, avec son image fluidifiée par ses stabilisateurs, et il assume, dans la couleur comme dans la musique, un air de maintenant. On a dit qu’il y avait des séductions bonnes. Makala ne ment pas une seconde, c’en est troublant, mais il invente beaucoup. Une fable, ou un conte réaliste, on dirait presque néoréaliste (les néoréalistes étaient de leur temps), comme un film de De Sica. Donnez-nous, Seigneur, du réel, et de la musique pour lui consoler le cœur.

Une beauté sans prétention est quelque chose de difficile à trouver, surtout pour un film. Peut-être que seule la durée peut nous l’offrir, qui dissout toute pose : elle oublie au fur et à mesure ce qu’elle fixe, et nous nous souvenons à sa place.

Si un spectateur, c’est cette chose qui se rappelle ce que le film oublie pour pouvoir continuer, Makala a le sens du spectateur. Il ne prend son temps que pour se laisser accumuler en nous. Kabwita, poussant son chargement, avance - nous, nous sommes assis. Le film prend sur lui ces deux allures concurrentes, pour mieux les fondre en une seule. Parfois c’est un temps fort : le grand arbre du début du film, la dure montée d’une côte, le chargement renversé, la transe finale dans l’église, entre autres. Chaque temps fort est bien conscient de lui-même, mais s’efforce de ne pas trop se faire voir. Il frappe et s’efface, oublié par le plan suivant. Une claque et une caresse, l’art du montage, savoir accoler un eye contact fulgurant et tout de suite le détournement du regard, qui fait douter de l’éclair précédent : il y a des séductions qui savent durer. N’en parlons plus, les films sont bons quand ils se fichent d’eux-mêmes, et celui-ci ne pense qu’à l’homme qui marche vers la ville pour vendre son charbon. C’est bien cet homme que nous avons vu.


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Publié sur OSI Bouaké le mercredi 8 novembre 2017

 

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« Makala », l’effort et les faits
8 novembre 2017, par osi.bouake   [retour au début des forums]

Hypnotique, ce film se regarde en apnée, capturé que nous sommes dés les toutes premières images. Makala est un rite initiatique, une épopée d’une beauté et d’une puissance incroyable… Une expérience sensorielle hors du commun…qui nous propulse au dela de l’empathie…vers un partage physique de ce que vit le personnage On en ressort grogui, ko et heureux comme dans nos plus belles étreintes…  Un grand réalisateur (on a rarement vu une si belle photo, et une telle prise de son le tout au service de son sujet et du spectateur) Un grand film (qui renouvelle le genre documentaire…il a eu le grand prix de la semaine de la critique à Cannes…mais aurait mérité une palme d’or !!) Un grand moment…d’une étonnante délicatesse Allez y Vous serez transportés !!

Didier