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Les milices guerrières. Exemple des Ninjas de Brazzaville

Séance annuelle sur les milices, dans le cadre d’un cours de psychologie clinique sur le traumatisme


OSI Bouaké - SD - Mars 2004 -

Support pour une séance annuelle, Paris 8, UFR 7, DEUG de psychologie, Option Traumatisme (chargée de cours : Françoise SIRONI).

Ecrit par Sandrine DEKENS [1] en mars 2004, suite à plusieurs missions à Brazzaville en 2003.

Introduction En Afrique noire, les conflits armés et les guerres ne se disputent pas des territoires, mais cherchent à obtenir le pouvoir politique. Le but de chacun des partis est le pillage des richesses du pays par la ‘majorité’ au pouvoir (caisses de l’Etat, mais surtout ressources naturelles). Les opposants et parfois le pouvoir lui-même, constituent des bandes armées visant à défendre ou à s’emparer du pouvoir afin de s’enrichir ainsi que leurs partisans. Le groupe ainsi constitué autour du projet de pillage des richesses n’est profondément lié que par l’intérêt matériel. Nous en aurons la confirmation en examinant en détail ce qui s’est passé à Brazzaville. A partir de tels constats, peut-on dire que nous sommes confrontés à des « guerres ethniques » ? Tout d’abord, il apparaît que la constitution la plus ‘naturelle’ d’un groupe paraît effectivement être l’ethnie, pourtant dans la pratique, cette appartenance cède vite le pas aux intérêts économiques et matériels. Par ailleurs, si les affrontements prennent une forme ethnique, c’est aussi que bien souvent, au moment de la décolonisation, le partage des pouvoirs par les colons s’est faite selon des lignes de séparation ethniques (ex : les Tutsi au Rwanda), alors que ces colons étaient eux-mêmes à l’origine des distinctions entre ethnies. La lutte pour l’appropriation des pouvoirs et des richesses n’avait plus qu’à suivre ces lignes de faille, ce qu’elle continue de faire au fil du temps et des alternances de pouvoirs.

A l’heure actuelle, les groupes armés d’Afrique centrale sont d’inspiration mystico-religieuse. La dimension mystique prend de plus en plus d’importance, sans aucun projet politique et sans prendre la peine d’en avoir l’apparence (ex : l’Armée de Libération du Christ Ressuscité est en train de perpétrer des massacres inouïs dans la région des grands lacs). Bien évidemment, cette dépolitisation rend difficile toute tentative de pacification des conflits.

Nous y reviendrons, le fonctionnement de ces milices est celui d’un groupe sectaire, et leur promesse est celle de l’invincibilité. Après avoir été eux-mêmes terrorisés et massacrés, se défendre constitue la légitimité de ces groupes. Leurs fonctionnements, ou du moins ce que nous en connaissons, semblent utiliser des techniques d’initiation (induction de traumatisme psychique et physique) et répondre à de nombreuses règles secrètes. Cette quête d’invulnérabilité les conduit à rechercher ce qui « rend fort »

  • Presque tous ces groupes portent des protections, des amulettes. Les combattants ont souvent une allure impressionnante pour les populations, car ils sont couverts d’objets de protection, le corps enduit de substances, ce qui leur donne un aspect terrifiant ;
  • Le Mouvement de Libération du Congo de Jean-Pierre Bemba (RDC) dont les guerriers mangent la chair des pygmées (réputée leur donner une grande force). Les pygmées sont en voie d’extermination ;
  • Les guerriers Maï-Maï (RDC) s’aspergent d’une eau qui les protège des balles.

Dans de nombreux pays, ces milices recrutent des enfants-soldats en grand nombre : Mozambique, Sierra Léone, Angola, Soudan, Rwanda, RDC, Congo, Libéria... A partir de 6 ans, ils sont parfois en majorité au sein de l’armée ou de la milice (60% au Mozambique). Dans certains cas les enfants sont enrôlés de force par razzia dans les villages (Mozambique) ou les écoles (Soudan). Ils sont contraints par le recours aux mauvais traitements, sévices, drogues, faim etc. Transformés en véritables machines à tuer, ils meurent eux-mêmes en masse au combat ou à cause de leurs conditions de vie épouvantables. Nous verrons que dans certains cas (ici avec l’exemple du Congo), victimes d’exactions et de destructions, ils cherchent à s’engager d’eux-mêmes dans une milice.

Brazzaville (République du Congo)

1 187 000 habitants en 1999 (3M d’habitants à l’échelle nationale)

A Brazzaville, la population vit démunie de tout, la moyenne des familles fait un seul repas par jour. Brazzaville est une des villes les plus chères d’Afrique. Les pénuries de pétrole et les innombrables coupures d’électricité ralentissent sans cesse l’activité, provoquant des pénuries alimentaires. Le pays, gros producteur d’un pétrole en grande partie exporté, achète le sien à la Libye, faisant grimper le prix de l’essence. Nombre d’enfants sont déscolarisés, et souffrent de la faim. Les écoles et bâtiments publics sont en partie détruits par la guerre : les enfants s’assoient par terre dans la poussière et le toit est parfois troué. Les salaires des fonctionnaires sont versés avec un retard systématique, augmentant l’absentéisme et la démotivation. La ville d’aujourd’hui porte les cicatrices de 10 ans de guerre et en particulier des événements qui se sont déroulés entre 1998 et 1999. Elle compte environ 1000 enfants des rues, et d’innombrables orphelins pour cause de sida   et de guerre. La prévalence au VIH   est aux environs de 6% (2003).

Depuis 1968 : Marxisme militaire (Marien Gouabi) 1979-1992 : le général Denis Sassou Nguesso, issu du Parti Congolais des Travailleurs, est président de la république, 1992 : élection de Pascal Lissouba (61% des voix), rejetée par Sassou qui crée les Cobras. Guerre civile jusqu’en 1994. 1997 : la guerre éclate à nouveau entre Sassou et Lissouba, chacun ayant tenté de renforcer sa position par des alliances nationales et internationales. En octobre 1997, Sassou-Nguesso chasse Lissouba du pouvoir et redevient président. En 2002, il est élu pour la première fois à cette fonction avec 90% des voix.

Les traces de la longue période communiste sont encore perceptibles dans l’organisation sociale et les mentalités, qui sont aussi marquées par l’autoritarisme et la corruption du pouvoir de Denis Sassou Nguesso. Nous sommes dans un monde impitoyable ne reculant devant aucune violence pour conserver le pouvoir.

Les Brazzavillois sont toujours traumatisés par la guerre : tout en affichant une volonté d’optimisme, ils vivent dans la peur que ‘ça recommence’.

  • Ils ne veulent plus réinvestir dans l’avenir : plus d’aménagement des parcelles et des maisons, le mobilier est strictement minimal, les familles ne pratiquent plus ni cultures ni élevage.
  • Le 18/12/03, des tirs à l’arme lourde ont eu lieu dans Bacongo, quelques parcelles sont pillées. Aussitôt, nous avons assisté à une panique générale dans la ville : plus personne ne se déplace, ni ne se rend au travail, les familles se regroupent. Certains se précipitent à l’aéroport pour partir à Pointe Noire (en quelques heures, tous les vols affichaient complets), d’autres envahissent le Beach pour tenter de fuir en RDC. Les rues de centre ville sont désertes. Au rond-point de Moungali, les familles marchent en colonne le long de la route vers la sortie de la ville, les mamans emportent un matelas roulé sur leur tête, entraînant derrière elles leurs petits enfants lourdement chargés de seaux et de bagages.

La ville elle-aussi porte encore des traces des combats :

  • Bâtiments abandonnés, détruits, présentant des impacts de mortiers et de rockets... Surtout dans le centre ville, et le long du fleuve. Ces « baraques des sinistrés » , comme les appellent les brazzavillois, sont en partie détruites, elles n’ont bien souvent plus de toits, ni portes ni fenêtres, et ‘hébergent’ des familles en errance, des déplacés, et de nombreux enfants vivant dans la rue ;
  • Les camps de réfugiés sont censés avoir disparu, mais les déplacés sont omniprésents dans la ville : ce sont les civils ayant fui les conflits locauxs, venus des quartiers de BZ qui ont été martyrisés par la guerre, mais il y a aussi des réfugiés de RDC, du Rwanda etc. Parmi eux, il y a des familles ayant été séparées par la guerre et qui ne se sont pas reconstituées, et d’autres, contraintes à cette errance car leurs maisons ont été détruites. Ces gens qui ont tout perdu survivent comme ils peuvent dans une misère totale. Notons que les gens ayant fui le Pool sont toujours en errance puisque le Pool est resté fermé jusqu’en mars 2003. Depuis la réouverture, quasiment personne n’est reparti y vivre.
  • Les événements sont encore très présents dans les mémoires et les discours. Un chauffeur de taxi commente : « Dans ce quartier (Mfilou), vous voyez le calme, mais il y a eu la guerre ici... Dans les herbes sur les côtés de la route, il y a sans doute encore beaucoup de cadavres, plus personne n’y va ». En pleine ville, en chemin entre le CHU et le stade, un autre me dit qu’on est dans le couloir de la mort et que c’était terrible à l’époque : un vrai danger que de passer par là. Je pense aux 10 000 cadavres qui ont été ramassés dans Brazza...
  • Pour tout le monde, il y a la nostalgie de l’« avant ». Ah si vous aviez connu Brazzaville avant... Mais aujourd’hui, ses nuits autrefois endiablées sont devenues plus modestes, le marché est quasiment désert, les petites marchandes des bords de rue ne sortent plus des parcelles : elles n’ont plus rien à vendre.

Actuellement, le pays s’essaie à reprendre peu à peu une vie normale, tant du point de vue de la stabilité politique que du développement économique... Malgré la misère et la dette extérieure de plus de 5 million d’euros.

Chez les Ninjas

En 2002, un petit groupe d’intervention psychologique a été formé au trauma-counselling par l’Unicef pour ‘débriefer’ les populations à la sortie des forêts. Au Congo, pays où il n’y a que 10 psychologues diplômés (Doctorat de psychologie acquis à l’étranger), la plupart des étudiants en psychologie suivent un cursus s’arrêtant à la maîtrise, à la suite de quoi ils deviennent des professionnels (assistants psychologues). Le groupe de trauma-counselling se compose donc de quelques psychologues cliniciens, de quelques psychiatres, d’assistants psychologues, de médecins (certains sont pédiatres) et assistantes sociales. Ils ont travaillé jusque-là auprès de victimes de la guerre à Brazzaville et sortant du Pool, certains psychologues ont déjà acquis de l’expérience en matière de traumatisme à l’étranger (à Bangui en Centrafrique, au Burundi). Lorsque je rencontre l’Unicef, le groupe Trauma est à la veille de sa première intervention auprès des auteurs des violences, les Ninjas vivant dans l’ancien Etat Major. J’obtiens l’autorisation de l’Unicef de me joindre à eux, et après quelques discussions, les cliniciens acceptent ma participation. Nous sommes en mars 2003.

L’intervention se passe au petit matin, le RV est donné devant l’Etat Major. Les 2 équipes sont formées : chacune se compose de 1 psychologue, 1 ou 2 assistants, une assistante sociale et un médecin avec une trousse médicale contenant quelques médicaments de base. On me propose de me joindre à un des groupes. Devant l’Etat Major, les discussions sont vives entre les cliniciens, la tension est forte : ils n’ont jamais été confrontés aux auteurs, ils n’ont pas établi de véritables stratégies de travail, on leur a dit de faire ‘comme avec les victimes’... Que va déclencher leur intervention ? Est-ce qu’il leur est possible d’agir ‘comme avec les victimes’ ? Les questions se bousculent, le débat est vif devant l’entrée, les visages sont serrés, même si chacun fait le maximum pour m’accueillir. De nombreuses questions me sont adressées, et s’adressent à travers moi à l’ethnopsychiatrie. Comment peut-on traiter des bourreaux ? Ils sont convaincus que le travail de « réhabilitation psychologique et sociale » est nécessaire, mais pas persuadés que le cadre de leur intervention permet d’atteindre ces objectifs. Certains laissent percevoir la peur qui les agite très profondément : vont-ils être confrontés à des monstres ? Vont-ils devoir faire face à nouveau à l’incroyable violence de ces ninjas qui ont terrorisé et massacré la population ? La clinique ne leur est jamais apparue aussi dangereuse. Mais le temps presse et ne nous laisse pas nous empêtrer dans des débats théoriques : il est décidé de conserver le dispositif habituel... et de voir ce que cela produit.

L’Etat Major est un bâtiment en partie détruit : plus de toit, le plancher entre le 1er étage et le rez-de-chaussée est en partie éventré. C’est là que vivent au moins 200 Ninjas, accompagnés pour quelques uns de leurs femmes et de nouveau-nés. C’est la misère totale et le dénuement le plus absolu : ils sont habillés avec des vêtements usés, déchirés et très sales. Ils sont ralentis par la malnutrition, les lésions cutanées (gale) sont visibles. Certains paraissent agités, d’autres au contraire hébétés, mais la plupart convergent vers nous et notre présence attire visiblement leur attention. Ils sont là depuis des mois (combien de temps ?) suite aux accords passés avec le pouvoir : ils se sont volontairement rendus, déposant les armes, contre la promesse d’une réhabilitation sociale : réintégration dans l’armée officielle pour certains, petit pécule pour les autres. Mais la promesse demeure sans effet, les accords datent de décembre 1999, nous sommes en mars 2003 et les ninjas sont toujours là. Ils sont théoriquement libres de leurs mouvements, mais rares sont ceux qui prennent le risque de sortir (peur de vengeance de la population). On leur donne 500 FCFA par jour, et ils vivent dans une crasse et une misère qui nous sautent aux yeux dès l’entrée dans le camp. Un militaire responsable vient nous annoncer que l’ambiance est chaude car ils n’ont pas mangé depuis 2 jours... Va-t-il être possible de travailler dans ces conditions ? Quel est le sens de la réhabilitation psychologique quand nous nous adressons à des affamés ?

Après une brève concertation, nous décidons néanmoins de tenter quelque chose. Nous sommes là, il faut aller au bout et voir...

2 groupes vont se former en cercle, et s’isoler sous les arbres. Nous devons être attentifs à ce que les discours soient hors de portée d’écoute : les ninjas sont excessivement méfiants et tendus. Les groupes se composent respectivement de 24 et 28 hommes âgés entre 16 et 38 ans, avec une forte majorité de 18-25 ans. Finalement, m’accueillir dans leur dispositif va soutenir le travail clinique : les psy s’appuieront sur la présence d’une Moundélé (une blanche) pour leur faire passer 2 messages :

  • L’Unicef et les organismes internationaux s’intéressent à leur sort et ce qu’ils diront a une chance d’être entendu ;
  • Nous ne sommes pas uniquement entre congolais, et la présence d’une blanche garantit le cadre éthique de l’intervention. Comme une preuve que les cliniciens ne leur veulent pas de mal ; Ma présence suscite évidemment et comme toujours, des espoirs qui dépassent de très loin mes capacités réelles à changer quelque chose dans leur vie.

Les échanges auront lieu en lari, et je refuse la proposition de me traduire au fur et à mesure pour ne pas ‘casser’ le rythme du travail et focaliser encore davantage l’attention sur moi. Néanmoins, mon voisin me traduit quelques mots à voix basse de temps en temps, et je n’ai aucun mal à comprendre la dynamique de ce qui se dit.

1.Contenu des récits

Des thérapeutes

Pour déclencher la parole et parce que les Ninjas ont du mal à s’autoriser à parler de leur souffrance, le thérapeute principal va beaucoup verbaliser les symptômes du PTSD, sur le mode du « nous savons que vous présentez tels et tels symptômes ». Ce type de discours va avoir pour fonction de rassurer chacun sur son propre état, de déclencher la parole et de placer les cliniciens comme interlocuteurs compétents (presque comme des voyants).

Pour résumer, voici en substance la position des cliniciens tout au long de la rencontre :

« Nous sommes là parce que la guerre a détruit votre vie. Nous savons que vous vivez dans des conditions très difficiles. Pour reprendre une vie normale, il va falloir vous débarrasser d’un certain nombre de problèmes (description très longue des symptômes traumatiques (cauchemars, reviviscences, frayeurs, morts etc.), validation de ce qu’ils ressentent). Tout ça c’est normal quand on est confronté à de tels événements, et nous sommes là pour vous aider à arrêter tout ça dans votre tête. Pour retrouver une tranquillité, il vous faut en parler, et il faut commencer déjà aujourd’hui : c’est pour cela que nous sommes venus, pour vous écouter nous parler de ces problèmes. Par la suite, il vous sera possible qu’on se voit en entretiens individuels et que vous veniez rencontrer certains d’entre nous à l’extérieur. »

Les thérapeutes sont sur le fil du rasoir car ils ne doivent en aucun cas paraître dans l’accusation et le jugement. Ils sont très attentifs aux mots qu’ils choisissent et avancent très prudemment dans les discours.

Des Ninjas

Tout d’abord, ce que vont dire les Ninjas est très fortement marqué par la misère dans laquelle ils vivent : on a faim, on vit comme des chiens, on nous a fait des promesses non-tenues (le gouvernement s’est foutu de nous), on veut avoir notre argent pour rentrer dans nos villages.

Ma femme est restée au village, elle était enceinte. Maintenant on m’a dit que l’enfant est né, mais je ne peux toujours pas rentrer là-bas... Comment faire si je n’ai rien à ramener à la maison ? Je ne pourrais même pas payer le transport pour rentrer ! Et puis, on nous avait déjà tout volé pendant la guerre... Je ne pourrais même pas payer de quoi nourrir le bébé. Je ne partirais pas d’ici jusqu’à ce qu’on nous donne ce qui a été promis.

Ensuite, le 2ème élément récurrent dans les discours est la volonté d’en finir avec la guerre.

C’est la Paix que nous voulons. Nous voulons que vous leur disiez ça, à ceux qui vous envoient chez les Ninjas. On veut que tout ça soit vraiment fini, qu’on arrête les pillages et les massacres. Nous voulons qu’on nous rende ce qu’on nous a pris et que le pays fasse la Paix. C’est cela la seule et vraie solution : ça ne sert à rien de nous envoyer des psychologues et des assistantes sociales. Nous sommes des hommes, nous n’avons pas besoin de ça. Avant la guerre, j’avais mon petit commerce, je vivais très bien ! C’est la guerre qui a tout gâté et maintenant on a plus rien... Rien ! Alors la seule chose que je demande, c’est la Paix, c’est tout ce dont j’ai besoin moi !

Nous entendons derrière ces discours l’envie de reprendre une vie normale. Ils veulent sans doute nous rassurer sur leur volonté d’en finir avec les violences, tout en nous disant qu’ils n’accepteront plus d’être des victimes. Plusieurs le diront ce jour-là : ils n’accepteront plus d’être humiliés et massacrés comme les leurs l’ont été. Ils estiment que la réaction en retour, la prise d’armes, était légitime, réactionnelle. Ils la justifient, tout en disant que leur désir le plus cher est le retour de la Paix qui seule leur permettra de retrouver une vie normale. Demander la Paix, c’est aussi exprimer sa peur : les Ninjas sont dans l’Etat Major, ils ne sont plus en position de force. Si le cercle vicieux des vengeances ne s’arrête pas, c’est contre eux que la violence se retournera. Ils le savent et en demandant le retour de la Paix, ils nous disent aussi leur peur.

Les premiers discours personnels que nous parvenons à susciter concernent les plaintes somatiques : leur santé est très délabrée et ils présentent des symptômes physiques multiples et omniprésents. Lorsque les cliniciens les incitent à parler de leurs souffrances provoquées par la guerre, les ninjas n’en finissent plus d’énumérer et de décrire : maux de tête, troubles du sommeil (n’arrive plus à dormir ou dort tout le temps), la peau qui gratte, mal aux yeux, à l’estomac, certains diront entendre des bruits dans leurs oreilles (bruits de tirs, d’explosion). Ces symptômes sont omniprésents et tous reconnaissent présenter des désordres physiques. Après la discussion collective, le médecin du groupe va s’installer sous un arbre et une longue colonne de Ninjas se forme pour voir le médecin, rejoints par d’autres qui ne faisaient pas partie des 2 groupes de parole mais qui ont entendu dire qu’un médecin était là pour eux.

Ils vont finalement accepter d’aborder leur souffrance psychique lorsque les cliniciens leur parlent des cauchemars. Ils vont confier que leurs cauchemars sont envahis par les morts. Puis peu à peu, mis en confiance, nous disent que les morts sont omniprésents autour d’eux, même pendant la veille. Les morts sont dans tous les discours : personnes enterrées vivantes, mutilées. Des images qui reviennent sans cesse et dont ils ne peuvent se débarrasser.

Un très jeune homme raconte comment les militaires ont tué son père devant lui, après lui avoir coupé les oreilles. Il raconte la frayeur, puis la fuite, et sa souffrance de ne pas savoir ce que le corps est devenu. Il dit que son père est maintenant constamment à ses côtés, il le voit dans tous ses cauchemars, et aussi très souvent dans la journée. Il nous dira un peu plus tard que son père est assis à côté de lui dans notre groupe.

En fait, quand ils commencent à parler de leur souffrance psychique, ils parlent de ce qu’ils ont subi en temps que victimes. Les pillages, les spoliations et vols d’argent dans le train Brazza-PN. Destruction/saisie des marchandises des commerçants. Les massacres dans les parcelles. Les tortures. La destruction de leurs villages, de leurs maisons, des plantations, du bétail, des arbres fruitiers. Les humiliations, les insultes, le sentiment d’invulnérabilité des militaires Nous avons l’impression qu’ils racontent leur propre fabrication en tant que Ninja et nous quitterons l’Etat Major en nous disant que le thème de parole du groupe était : comment je suis devenu Ninja ? Nous notons la sur-exposition aux brutalités, l’exposition à des tirs de mortiers, aux hélicoptères, bombardements, tirs de pémaka, et d’armes lourdes.

Toute tentative des cliniciens de leur faire parler de leurs propres exactions reste sans suite : Est-ce que tu te souviens de la première fois que tu as tué ? Silence Qui parmi vous a tué ? Silence général Ce silence contraste beaucoup avec certaines attitudes de bravade et de vantardise (« Moi, je suis très fort, moi ! » ) , roulements de mécaniques. Les leaders nous montrent qui ils sont. Ils veulent bien nous faire comprendre qu’ils ne sont pas n’importe qui et qu’ils ont un pouvoir.

2. Résumé des symptômes

- Physiques

Les troubles physiques sont généralisés chez tous les Ninjas, avec des formes variables selon les individus : Maux de tête, du bruit dans la tête et dans les oreilles (acouphènes), sommeil ++, insomnie, hypertension, yeux, peau (teigne, gale, mycoses...), parasites, pb d’estomac...

Malnutrition, cheveux roux et maigreur, somnolence, hébétude.

Présentation : haillons crasseux, ongles longs, cheveux hirsutes pour certains.

- Psychologiques

Voici ce qu’ils nous confient de leur état psychologique :

Reviviscences : les souvenirs sont intacts, les scènes traumatiques reviennent sans cesse la journée et la nuit. Capacité à raconter les événements comme si c’était hier, avec force détails.

Omniprésence des morts (veille et sommeil) ;

Paranoïa, méfiance extrême, hyper-vigilence (regard très mobile et scrutateur) ;

Peur de la vengeance de la population, peur de sortir en ville ;

Ruminations, pb de concentration, paralysie de la pensée ;

Troubles de l’humeur : imprévisibilité, poussées agressives difficiles à contenir, en particulier à la vue d’un militaire. La vision d’un uniforme est tellement difficile que certains racontent qu’ils évitent les situations où ils risquent d’en rencontrer, car ils ont peur de leur propre réaction.

Sentiment d’humiliation par les militaires, par les cobras, par les autres milices. Ils ont le sentiment d’avoir été bernés par le gouvernement, et que plus personne ne se soucie d’eux. Ils demandent réparation de ce qu’ils ont vécu.

Souffrance d’avoir tout perdu, de ne pas pouvoir rentrer au village par conséquent, de ne pas pouvoir envoyer de l’argent à leur femme, ou reprendre une activité.

Bien que le climat soit parfois très tendu pendant les prises de paroles et les reviviscences très envahissantes pour tout le groupe, personne n’a pleuré. L’évocation des violences s’accompagne d’une sorte d’anesthésie affective stuporeuse.

3. Quelques impressions et commentaires

La première des choses concerne les garanties du secret sur notre travail. Les ninjas nous ont tout de suite interrogés sur qui nous étions, quelles étaient nos intentions, qui nous envoyait, ce que nous allions faire des informations etc. N’y avait-il pas parmi nous des agents de renseignements infiltrés par le gouvernement ? Ne pouvions-nous pas être nous-mêmes instrumentalisés à notre insu ? Malgré les garanties avancées par les cliniciens, nous avons bien perçu qu’eux-mêmes conservaient un petit doute sur l’utilisation de leur travail et qu’ils allaient être très prudents sur le retour d’expérience qu’ils feraient. Le sujet était véritablement très chaud.

Par la suite, nous nous interrogerons sur l’effet de groupe et nous demanderons si le groupe est une forme bien adaptée à ce genre de débriefing. Nous avons fortement ressenti qu’ils ne s’autorisaient pas à parler et qu’un contrôle mutuel s’exerce dans le groupe. La parole ne donnait pas du tout l’impression d’être libre. Les rôles de chacun dans le groupe initial continuaient d’être actifs dans le notre : soumission aux leaders : ordre de parole, types de discours... Ainsi, les discours semblaient s’adapter à des règles que nous ne maîtrisions pas. Certains émettaient des signaux aux autres pour délimiter le champ de ce qu’il était possible de dire. Par exemple, au fil des prises de parole successives, la première personne a un certain type de discours (par ex il parle de la paix) et celui qui parle ensuite reste parfaitement dans le sillon du premier. Il continue sur le même sujet... Puis commence à aborder autre chose mais de manière très évasive (par ex les cauchemars). Il marque une pause, regarde par en dessous les autres... Un leader reprend la parole et aborde plus directement le sujet des cauchemars. Celui qui avait commencé à parler de lui reprend la parole et rentre plus précisément dans ce qu’il voulait nous dire. Ce sont les leaders qui rythment les discours, signalent jusqu’où il est autorisé d’aller et donne les autorisations de parler. Cette façon de faire circuler la parole renforce le climat de tension, et les cliniciens eux-mêmes se trouvent alors en position de se demander jusqu’où ils peuvent aller... Finalement, nous sommes restés dans les sillons, et avons respecté la hiérarchie et les règles de leur groupe. Par peur d’eux sans doute, et parce que nous faisions en quelque sorte de la clinique expérimentale, donc prudente...

Durant toute la séance (au moins 4h), ils ont cherché à nous démontrer qu’ils ne sont pas n’importe qui. « Moi je suis de Pool ! Je ne pouvais pas accepter ! Moi aussi je peux me faire ninja ! » . Nous étions sans doute assez mal à l’aise intérieurement de voir l’assurance avec laquelle ils se présentaient à nous, cette impression de puissance intérieure contrastant si fortement avec l’image extérieure des ninjas sales et malades. Des vaincus qui se comportent comme des vainqueurs...

Certains présentaient des attributs qui nous ont surpris : untel a l’ongle de l’auriculaire excessivement long et peint avec du vernis rose (mais où a-t-il trouvé du vernis à ongle dans ce dénuement ?). Un autre porte une sorte de grosse perle en plastic violet pendue à une chaîne dorée. Plusieurs ont des médailles attachées par un lien à leur cou. Nombreux sont ceux qui ont la tête ceinte d’un foulard ou d’un morceau de tissu. Ces objets paraissent incongrus dans le contexte où nous sommes et nous nous interrogeons sur leur statut.

Quelques mois plus tard, lorsque je reviendrais à Brazza, les ninjas auront quitté l’Etat Major et vivent en ville. Il n’est pas rare de les croiser en petits groupes dans le marché de bacongo. On les reconnaît immédiatement : coiffés avec de drôles de locks, les cheveux en amas sales, ils sont alors entièrement habillés en violet (dans un genre de combinaison). Ce qui frappe c’est d’abord leur regard qui se visse dans le votre, et aussi une certaine fierté. L’amie qui m’accompagne au marché me dit : « Tu as vu les Ninjas ? Ils sont bizarres hein ! » . Et elle rit...

4. Orientation

Proposition d’entretiens psychothérapeutiques individuels pour certains qui ont été repérés en grande souffrance. D’autres sont venus solliciter individuellement un thérapeute après la fin du groupe avec la demande d’un entretien individuel (« Il y a des choses dont j’aimerais vous parler et qu’on ne peut pas dire devant tout le monde » ) Entrevue sur place avec un médecin et orientation possible vers des consultations spécialisées en hôpital.

5. Sur le chemin de l’invulnérabilité

Les milices incarnent différents mouvements religieux. A leur tête : médiums et prophètes. Nous assistons donc à une ‘dépolitisation’ des conflits, rendant toute médiation et négociation particulièrement difficiles.

Hybridation entre logique sectaire et militaire. Clinique de la secte et de la torture.

Comme les églises, les milices recrutent par une promesse. Les premières promettent la guérison, les secondes promettent l’invulnérabilité.

Ces jeunes hommes ont été volés, humiliés, battus, blessés par les cobras qui leur ont tout pris du point de vue matériel. Ils ont assisté au viol et à l’exécution de leurs proches. Ils se sont sentis totalement vulnérables, désarmés et ont du se soumettre aux ordres les plus inhumains. Ils ont pensé qu’ils allaient mourir et s’en sont sortis traumatisés, humiliés mais vivants. La promesse d’invulnérabilité les ‘capture’, et ils se souviennent parfaitement du moment précis où ils ont pris la résolution de rejoindre les ninjas. C’est bien souvent dans un moment d’impuissance totale et d’humiliation, dans l’intention de se venger. Le but recherché en intégrant une milice est la vengeance, et le moyen est l’invulnérabilité (réelle car armée, mais également mystique).

Un ninja raconte la scène suivante :

3 cobras m’ont arrêté sur la route. J’avais avec moi du poisson séché pour essayer de le vendre ou le changer... Ils me frappaient à la tête, j’étais tombé par terre... Le goudron était brûlant. Ils m’ont tout pris et ils m’insultaient en rigolant : ‘vous les Kongos, on va vous exterminer’. Après, ils m’ont forcé à m’allonger face au sol sur le goudron. Ils avaient leur pémaka dirigés sur moi. Je ne pouvais rien dire, mais je pensais qu’ils m’avaient déjà tout pris, tout mon commerce, dans le train de Pointe Noire. Je me suis dis ‘cette fois, ils vont me tuer’. Ils m’ont demandé de ‘baiser avec la route’... (Long silence) Je ne sais pas si quelqu’un peu savoir ce que ça fait... Ils m’ont obligé à faire comme si je baisais une femme, avec mon sexe sur le goudron brûlant. Je peux pas oublier ces images... C’est là que je me suis dit : si je reste vivant je vais me faire Ninja.

Dans l’Etat Major, ils continuaient de se sentir invincibles (discours, comportement)

Cette invulnérabilité, il faut que la milice la construise : logique d’initiation, d’épreuves.

Règles et interdits

Les interdits sont très nombreux et la transgression est punie publiquement et avec grande violence. Les initiés doivent constamment prouver qu’ils n’ont pas transgressé.

Ne pas manger : poulet, bœuf, mouton, gibier, chauve-souris, serpent, pigeon, cochon, grenouille, sauce graine, saka-saka, nourriture préparée et vendue au marché, sucre, lait, légume, oignons, viande crue, citron, papaye, mayonnaise, banane mûre, oseille, aubergine, poisson salé brûlé, miel, manioc le mercredi.

Il ne faut pas : Saler la nourriture au feu, boire de l’eau croupie, pisser contre un arbre, fuir la pluie, boire de l’eau après 18h. Si on boit de l’eau, il ne faut pas toucher au manioc. Piller, s’asseoir au pied d’un arbre, monter sur un arbre, manger debout, être torse nu, se laver nu, répondre à un appel la nuit, fixer un corps en putréfaction, regarder un corps que l’on a abattu 3h après. Porter du noir ou du rouge. Fumer chanvre et cigarettes. Se battre, se chamailler. Boire de l’alcool (sauf le vin rouge qui est permis). Un ninja ne peut pas passer entre 2 ninjas. Il ne doit pas porter de vêtement cousu dans du pagne pour aller au combat. Une femme qui a ses règles ne peut pas cuisiner pour un ninja. Une femme qui cuisine ne doit pas porter de bague, mais doit porter un foulard.

Il faut : Enterrer ses déjections. Se laver une seule fois par semaine.

Ces règles arrivent dans un contexte où la nourriture est très rare, et où tout le monde meurt de faim.

On est resté dans les forêts. On a dû manger des feuilles qui ne se mangent pas. On dormait comme ça, même sous la pluie.

La guerre 1998-1999

1. Identités ethno-régionales et milices

- Identités ethno-régionales

Mboshi / Kongo : à l’époque du colonialisme, reprenant la division du pays Haut-Congo, Bas-Congo. C’est à cette époque que les Kongo acquièrent une image plus positive que les Mboshi (réputation d’être plus intelligents...)

Nordiste / Sudiste : après 68 et l’arrivée de Sassou (Nordiste) au pouvoir.

Dans les années Lissouba, les sudistes se distinguent entre les Niboleks et les Tchèques. Nibolek / Tchèque : les gens du Pool, représentés par Bernard Kolélas sont désignés par ‘Tchèques’, les gens du Niari, de la Bouenza et du Lékoumou représentés par Pascal Lissouba sont regroupés sous le nom de ‘Nibolek’. Les 3 régions formant le Niboland.

- Les milices

Depuis 93, les différents leaders politiques ont armé des milices, dont certaines ont été rejointes par des membres de l’armée.

Les miliciens ont entre 12-35 ans. Ils sont issus des territoires les plus précarisés du pays. Ce sont des gens qui sont déscolarisés, mais aussi des déclassés (en 1985, réduction brutale des effectifs des fonctionnaires de nombreux diplômés deviennent des chômeurs).

En apparence, le recrutement des miliciens se fait selon l’appartenance ethnique, mais en y regardant de plus près, ça semble plus compliqué. Les miliciens eux-mêmes invoquent l’appartenance à des réseaux, des liens renvoyant à de multiples affiliations : amitié, scolarité, militantisme politique, voisinage...

Du côté de la majorité gouvernementale (Denis Sassou Nguesso et les Nordistes) : LES COBRAS Créée en 1993-94 : des jeunes brazzavillois sont recrutés pendant la campagne de Sassou. De retour à BZ en 1997. C’est à cette époque que des repris de justice s’y joignent ainsi que des militaires. Ils sont les alliés de l’armée et des forces gouvernementales, qui sont elles-mêmes le résultat d’un assemblage de clientèles et de factions, constituées autour des intérêts des élites, de leurs hommes et de leurs alliés militaires étrangers (Forces armées rwandaises (FAR), de RDC (FAZ : ex-armée de Mobutu), et de l’Angola (FAA).

Conséquence de l’hétérogénéité du camp gouvernemental : s’il y a eu un ordre de massacrer, il n’a pas pu être mis en œuvre car les chaînes de décisions n’étaient pas homogènes et ne poursuivaient pas forcément les mêmes objectifs. Le relais ne pouvait pas se faire jusqu’au bout. Autre conséquence : les pratiques pouvaient être hétéroclites au sein d’une même milice (certains cobras épargnant des populations que d’autres cobras tuaient peu après).

La volonté des cobras était très certainement de massacrer les gens du Pool, mais la confusion dans les alliances (opportunisme) a rendu impossible la réalisation totale du projet.

Du côté de l’opposition : NINJAS, COCOYES, ZOULOUS, MAMBAS, NSILOULOUS. Les Cocoyes sont créés autour de 1997 en soutien à Pascal Lissouba. Ils sont issus du Niboland. C’est le seul groupe d’élite avec des gens vraiment formés. Ils ont le soutien des féticheurs, disent avoir des pouvoirs mystiques. Dans leurs rangs, on compte de nombreux militaires. Les Mambas et les Zoulous sont créés vers 98.

Les Ninjas existent depuis 1992-94. Ils sont issus du Pool et de Bacongo et soutiennent Bernard Koléla (opposant de toujours au communisme, ex-maire de BZ) Les Ninjas se diviseront en différentes factions antagonistes, dont les Bana ba nsiloulous (enfants des nsiloulous) du Pasteur Ntoumi. Les Nsiloulous apparaissent en 1998 et sont une secte néo-Pentecôtiste à dimension messianique, dont le leader est le Pasteur Ntoumi.

Ils revendiquent la position des militaires en se montrant plus valeureux, plus courageux. L’acte suprême de victoire étant de tuer un militaire, de lui arracher ses galons pour les porter à son tour. Ils souhaiteraient faire reconnaître la participation aux combats et les exactions comme des faits de guerre. Le message étant « les militaires ne méritent pas leurs galons, je vaux mieux qu’eux ».

2. Chronologie des événements

1997 : Défaites répétées des milices qui se replient dans leurs régions : Cocoyes, Zoulous et Mambas dans le Niboland, les Ninjas dans le Pool. Les affrontements sont nombreux et les cobras commettent des exactions violentes contre les civils du Pool et de Bacongo.

De la fin 08/98 à la fin de l’année 99 : affrontements militaires-milices (guerre civile). Fuite de la population civile de BZ et du Pool, en particulier vers les forêts, vers les autres quartiers de BZ, en RDC, à PN (+ 800 000 pers fuient BZ selon ONU  ). C’est la confusion, les familles sont séparées, les enfants égarés. Les hommes seront majoritairement exécutés, les femmes davantage violées et mourront à cause de la dureté des conditions de vie et du manque de soins, les enfants seront affamés et vont massivement mourir de faim. Violences particulières à l’égard des vieillards. Les clivages ethniques ne sont pas respectés : les civils sont autant des victimes de miliciens de même ethnie que d’autres ethnies.

08/98 : les ninjas du Pool prennent les armes contre les forces gouvernementales. Fuite de la population vers les forêts. 12/98 : Fermeture de BZ (par le Pont du Djoué) 16/12/98 : Combats dans Bacongo (quartier au sud de BZ) 18/12/98 : entrée des miliciens Nsiloulous dans Bacongo et Makélékélé. Soldats mal armés, pieds nus, aux visages barbouillés de cendre et couverts de fétiches. 2/99 : opération de nettoyage des corps. 10 000 corps ramassés dans BZ 5/99 : les miliciens se réfugient dans les forêts. Echecs répétés des milices qui se divisent et attaquent les civils. 11/99 : Accords : le gouvernement amnistie les rebelles qui déposent les armes et promet leur réintégration des ex-militaires au sein de la force publique (prévue pour le 15/12/99). Les populations commencent à sortir des forêts pour rejoindre les Pool et Brazzaville : nombreux morts de faim à BZ, augmentation du nombre de femmes violées...

Massacres dans les « couloirs humanitaires » :

  • Lors du nettoyage et blocus des quartiers sud de BZ : évacuation de la population du 18 à 20 décembre 1998, avec une fuite désordonnée vers les forêts d’une partie de la population ;
  • Puis 5 mois plus tard, retour de ces populations dans BZ, ils sortent des forêts en mai 1999. Viols systématiques. Ces couloirs sont renommés par la population « Couloirs de la mort ».

Les ONG ont été placées devant un choix politique : en permettant aux militaires d’« escorter » leurs convois, les camions de Caritas ramenant les populations civiles à BZ ont été utilisés pour continuer de massacrer et violer la population tout en permettant aux militaires d’être véhiculés. C’est ainsi qu’un couloir humanitaire s’est transformé en couloir de la mort. MSF  , Action contre la Faim et le CICR ont refusé les escortes et ont différé leurs secours aux populations, tant que ceux-ci n’étaient pas possibles sans escorte.

3. Les exactions des cobras

a. Dans les couloirs humanitaires dits « couloirs de la mort »

Violence nue et directe :

  • exécutions sommaires de toute personne soupçonnée d’être un ninja (test de reconnaissance : faire parler en lingala pour détecter l’accent). Nettoyage ciblé visant surtout les jeunes hommes (guerriers potentiels). Lorsqu’ils ne tuent pas sur le coup, ils tirent dans les jambes pour tuer lentement (en l’absence de soins, une blessure mal soignée peut conduire à la mort). Au cas où la personne survit, elle ne pourra plus combattre ;
  • viols sous la menace d’une arme, souvent à plusieurs ;
  • vexations verbales, insultes, menaces de génocide (« Nous vous exécuterons, vous, les Kongos » ) ;
  • racket.

Violence indirecte : faire enjamber des cadavres, assister aux exécutions etc.

b. Dans les parcelles

Tueries et massacres dont certains visant à éliminer systématiquement tous les vivants (4 à 8 morts dans une même parcelle) pour éviter de laisser des témoins qui pourraient les reconnaître après. Familles entièrement décimées. Certains étaient connus de leurs victimes. Enquête MSF   sur 605 parcelles dans 5 quartiers de BZ : un mort sur 2 par fusillade (hommes surtout), 1 mort sur 2 par maladie (femmes surtout).

Pillages et destructions. Le vol se différencie du pillage car le bénéfice est individuel. Les vols étaient interdits par les miliciens et très réprimés, au contraire des pillages et destructions qui sont encouragés. Ils sont restés impunis à ce jour. Le pillage est un acte politique : il s’agir d’acquérir un butin et de former un trésor de guerre. Leur but : punir les quartiers sud qui avaient été épargnés pendant la guerre de 1997 (nivellement par la bas, comme s’il n’y avait pas de raison qu’ils soient épargnés). Le pillage s’organise en plusieurs étapes : il commence par un vidage méthodique du contenu de la maison, des plus petits aux plus gros objets avec utilisation du véhicule pour transporter le butin. Puis destruction des arbres et animaux de la parcelle. Et pour terminer, destruction du contenant :

  • Soit une ‘punition douce’ : destruction des ouvertures et du toit, mais la maison reste sur pieds.
  • Soit une destruction totale : la maison est brûlée. Forte volonté de nuire au propriétaire. Ce traitement était appliqué systématiquement lorsque la famille était considérée comme riche et puissante.

4. Les violences des Ninjas

En 2 temps :

  • La période des victoires, durant laquelle les miliciens exercent des violences contre les cobras ;
  • La période des défaites et des divisions : il s’attaquent aux civils.

a. Au temps des victoires contre le FPD

Assassinats, embuscades, prises d’otages, pillages. Les ninjas et les cocoyes tuent les cobras, les représentants de l’autorité de l’Etat et leurs familles (sans critères ethniques), les policiers, les militaires, quelques hommes d’église. Quelques rares prises d’otages de français pour tenter de médiatiser le conflit (les français sont perçus comme liés à Elf et donc à Sassou). Les Ouestaf (Africains de l’Ouest) sont également visés car accusés d’avoir aidé le pouvoir en 1997. Prise de contrôle de territoires et pillages.

  • L’entente avec la population (du 18/12/98 au 31/3/99) A cette époque, une partie de la population civile de BZ a fuit dans les forêts du Pool, et elle soutient et défend les ninjas. Des comités de soutien sont créés dans les villages, ils nourrissent les ninjas, organisent des veillées de prières pour eux etc. Ils sont couverts, défendus et acclamés sur leur passage. Ils revendiquent un combat mystique, et mobilisent la population pour réparer et arranger les routes et des pistes d’atterrissage pour des renforts censés arriver de l’étranger et qui n’arriveront jamais (armes envoyées par les exilés).

Ils ont installé une station de radio dans le Pool, Radio Royale, qui diffuse des rumeurs et de fausses informations. Celles qui ont été les plus crues furent la mort de Sassou, et la destruction totale de Brazza.

b. Au temps des défaites

Devant la succession d’échecs de leurs milices, les ninjas se divisent en diverses factions et s’en prennent les uns aux autres. Les règles et interdits se durcissent et leur transgression est réprimée beaucoup plus sévèrement. Leurs objectifs ont changé : terroriser la population, exécuter les traîtres, tuer les sorciers, et punir ceux qui enfreignent les interdits.

  • Le retournement contre les civils (1999) Les conditions de vie de la population se sont terriblement dégradées. Elle ne parvient plus à nourrir les ninjas. Ceux-ci se retournent contre ceux qu’ils disaient représenter et protéger et qui sont bien souvent de même ethnie qu’eux (Lari). Ils accusent les civils de ne pas suffisamment les soutenir et durcissent leurs exigences : ils doivent marcher pieds nus, prier le mercredi, nettoyer les cimetières.

2 figures émergent à cette époque : l’infiltré et le sorcier, figures qui vont être poursuivies par les ninjas dans la plus grande violence. Ces 2 personnages ont en commun d’avoir l’apparence de ce qu’ils ne sont pas.

  • L’infiltré La figure de l’infiltré est issue du monde profane, c’est l’ennemi du jour. Les ninjas le définissent comme celui qui, dès le début, ne croyait pas en la victoire, mais a cherché refuge chez les ninjas par peur des cobras. En première ligne : les intellectuels. Ils attaquent les élites en les contraignant à des débats à la radio, afin de prouver qu’ils ne sont pas des infiltrés. Est accusé d’être un infiltré toute personne qui montre de la désapprobation, qui paraît ne plus ‘y croire’, qui souhaite sortir des forêts. Les populations sortant des forêts sont attaquées par les ninjas. Les accusations sont multiples et franchissent toutes les hiérarchies : le Pasteur Ntoumi lui-même (chef fondateur des Nsiloulous) est soupçonné à un moment d’être un infiltré du pouvoir, une marionnette de Sassou contre les Ninjas et les Cocoyes.

La répression des infiltrés est exemplaire, pire que celle dirigée contre les ennemis extérieurs.

Les stratégies de contrôle des civils de la part des Ninjas sont mal connues. Ils semblent avoir exercé une emprise sur la population... Par exemple comment expliquer que les civils soient restés aussi longtemps cachés alors que les combats étaient terminés à BZ ?

  • Le sorcier La figure du sorcier est issue du monde sacré, c’est l’ennemi de la nuit.

La multiplication des accusations sorcières correspond à la généralisation des violences politiques. Elles sont dirigées contre des personnes accusées de perturber le contrôle du sacré, empêchant ainsi la victoire.

Les sorciers sont abattus, enterrés vifs, brûlés... Les exécutions sont publiques. Les accusés sont souvent des vieux et des femmes. Les accusations sont prétextes à des règlements de compte dans les familles, les jeunes accusant les vieux et faisant intervenir les miliciens.

La « pureté du cœur » (absence de sorcellerie) est un pré-requis essentiel dans le recrutement des ninjas. Elle est à nouveau contrôlée à différentes étapes de l’initiation. C’est parce qu’ils sont des cœurs purs que les ninjas sont la cible des sorciers qui cherchent à les faire achopper, par exemple en les poussant à transgresser les interdits (sexuels en particulier).

Accusations de « viols mystiques » au sein des Ninjas : 1)Preuve : le ninja se réveille souillé de sperme ; 2)Accusation : il a vu son agresseur dans la nuit et l’accuse de sorcellerie au matin ; 3)Jugement public en sorcellerie du ninja accusé ; 4)Condamnation et mise à mort publique du sorcier ; 5)Purification de la victime par de longues séances de prières. Pratique de la ‘gifle de Saint-Michel’ pour chasser l’esprit du démon du corps du ninja (coups du dos de la machette). A l’issue de quoi, celui qui a pratiqué la purification demande au ninja : « Moral ? ». Il doit répondre « Oui », sinon ça recommence.

5. Les viols

Commis par les différentes factions, mais deviennent massifs à partir de 99, en particulier, ils ont été systématisés sur la route du retour, le fameux couloir de la mort, où les camions étaient systématiquement arrêtés, fouillés, afin de violer les femmes avant qu’elles ne rentrent à BZ.

Les femmes ont été violées à répétition pendant toute la période du conflit. Ne sont pas rares celles à avoir été violées plusieurs fois à des moments différents et par différentes milices. Les viols étaient très souvent collectifs (71%), ils étaient perpétrés par des hommes en arme, sous la menace (90%). L’image du violeur racontée par les victimes est particulièrement effrayante : incontrôlable car sous l’emprise de la drogue (toute négociation est impossible), impuni, intouchable. Les modalités de l’acte jouent sans doute un rôle important dans le degré de traumatisme psychique, mais également le fait que dans certains cas, des liens (de voisinage par exemple) unissaient les femmes à leur violeur. Cependant, de nombreuses femmes très choquées disaient ne pas ‘avoir vu’ l’agresseur.

Les viols ont concerné très majoritairement les femmes, de tous les âges (des toutes petites filles (3 ans) aux vieillardes), tandis que nous l’avons vu les assassinats ont surtout concerné les hommes. Très peu de femmes ont porté plainte à l’issue du conflit.

Un fort sentiment d’impunité accompagnant ces viols a fait que même après la fin de la guerre, ceux-ci ont continué, bien que le phénomène soit devenu moins massif. La population associe ces viols à la volonté d’extermination des Kongos par dissémination du VIH  .

Voici une vignette issue du rapport Orphelins Enfants Vulnérables. Junior est un orphelin du sida   qui est devenu Cobra à un certain moment de sa difficile vie...

Junior a 17 ans, il est actuellement apprenti-mécanicien dans un garage et prépare ainsi son avenir de chef de famille : il a 2 petits frères de 8 et 10 ans, et il est lui-même père d’un bébé de 6 mois. Les parents de Junior étaient séparés et il a vécu avec un père franco-congolais qui bénéficiait d’un certain statut social : voiture, vêtements, sport, écoles privées... Lorsqu’il a 14 ans, son père meurt du sida   et Junior doit partir vivre chez sa mère, dans un milieu social très modeste à Poto-Poto. C’est là que vit Marie-Claire avec son nouvel époux et leurs 2 jeunes enfants. La famille est très modeste et Junior supporte mal la situation : c’est le choc des mondes.

En deuil de son père tant admiré, il doit se soumettre à un beau-père qu’il ne connaît pas. Junior commence à aller mal : il fugue et disparaît plusieurs jours, vole, se bagarre sans cesse. Il se met à vivre en partie dans la rue, fume de l’herbe, et devient extrêmement agressif. Au fil des mois, son beau-père tombe malade et meurt à son tour du sida  . Junior se fait alors Cobra, et se déplace armé. Il commet des actes violents, des pillages, des menaces avec son arme, puis disparaît des jours et des jours. On dit que sa tête est mise à prix... Marie-Claire, veuve, trouve refuge avec ses enfants chez son grand frère qui accepte avec réticence de les accueillir. Pour Junior, cette étape marque une montée en puissance de son malaise : il vit dans la rue, ne rentrant chez son oncle que pour le voler et insulter tout le monde. Il vole à la maison et revend ainsi un congélateur, une machine à laver...

C’est à ce moment que se situe la rencontre avec Médecins d’Afrique, qui va tout d’abord tenter une première mise en apprentissage chez un garagiste. Junior vole et revend le bloc moteur, puis disparaît plusieurs jours. Cependant, il continue d’accepter le lien avec l’association et est pris en charge par le psychologue. A cette époque, il est toujours menacé de mort dans le quartier. L’oncle de Junior, dépassé par l’ampleur des problèmes, demande à la famille de partir. Sa mère, qui est maintenant en sida   déclaré, ne parvient plus à faire face moralement, et tente de se suicider. Cet acte sera finalement un vrai choc pour Junior. Il demande de l’aide à l’association, exprimant ses regrets et sa propre souffrance. Une réunion de famille est organisée dans le bureau du psychologue avec Junior, Marie-Claire et son frère. Chacun pourra dire sa souffrance, et Junior va finir par demander pardon à sa mère et à son oncle. A 17 ans, il décide avec le soutien de l’association de retenter un apprentissage de mécanicien auprès d’un autre artisan. Depuis quelques mois, il fait face avec courage à ses engagements, malgré l’hospitalisation récente de sa mère, atteinte d’une méningite. Il soutient tant bien que mal ses petits frères qui participent tous les 2 au groupe de parole.

.: Bibliographie :.

Enfants soldats, enfants des rues, enfants sorciers


[1] psychologue clinicienne ? Psychologie géopolitique clinique


Publié sur OSI Bouaké le dimanche 24 avril 2005

 

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C’est un long texte un peu patchwork et pas très rédigé, qui est davantage un support de cours, sorte de fil conducteur... C’est un peu long mais cela synthétise pas mal d’informations sur le sujet. N’hésitez pas à demander des précisions ou à faire vos commentaires ! Sd

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