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Les enfants pupilles, oubliés de l’adoption

Un article de l’excellent dossier de Médiapart sur l’enfance sans parents.


OSI Bouaké, le 15 août 2012 - SD -

Cet article fait partie d’un dossier très approfondi, proposé par Médiapart cet été, consacré à l’enfance sans parents.

Mathilde Goanec a mené une enquête fouillée sur le terrain, elle est allée rencontrer professionnels et familles. OSI Bouaké a choisi de publier un seul des 5 articles de la série. Le premier est consacré à l’ASE, celui-ci est le deuxième, il sera suivi par 3 autres au fil de cette semaine. Amis bloggueurs, amis lecteurs, n’hésitez pas à encourager Médiapart et le journalisme professionnel en souscrivant à un abonnement qui vous permettra de lire l’ensemble du dossier (1 mois=9 euros). Un abonnement - même court - vous permettra de plus d’accéder aux commentaires et de pouvoir débattre. Le débat et la controverse sont tellement féconds dans ce champ...


Introduction au dossier "L’enfance sans parents"

Nous avons tendance à les oublier, tant ils sont éparpillés sous des noms, des statuts, des institutions ou des sigles différents. Tous ont en commun le fait de vivre sans leurs parents, absents, disparus, défaillants. Ils sont ces enfants cabossés par la maltraitance, le deuil, l’exil et l’éloignement, lestés d’une histoire douloureuse et d’un parcours mouvementé en institution ou en famille d’accueil. Majeurs, ils sont souvent plus précaires, moins diplômés, et en moins bonne santé générale. Pourquoi une telle situation ? La réponse est à trouver dans les trajectoires de ces enfants et la manière dont l’État et les départements tentent de prendre en charge ces histoires individuelles.

Les cinq épisodes de cette série réalisée par Mathilde Goanec s’attachent à décrire les différentes réalités d’une enfance sans parents, jusqu’à la bascule, parfois dramatique, des 18 ans.

Les enfants pupilles, oubliés de l’adoption

14 août 2012 | Par La rédaction de Mediapart | Texte et photos Mathilde Goanec |

Pupille, le mot sonnerait presque joliment, s’il n’était si grave. Son plus proche cousin, pupille de la nation, consacre les enfants qui ont droit à un soutien moral et financier pour leur père ou leur mère, morts au combat. Pas de gloire posthume, ni d’hommages, pour les pupilles de l’Etat : leurs parents sont décédés, simplement absents, ou démis de leur autorité parentale. Pas facile à dire, ni facile à vivre. Si l’Etat est officiellement responsable de ces enfants jusqu’à leur majorité, en pratique, ce sont les services de l’aide sociale à l’enfance, l’ASE  , qui les prennent en charge. Ils étaient 2 347 enfants, soit 16 mineurs pour 100 000, lors du dernier relevé statistique en 2010. « Dans cette catégorie entrent les orphelins, recense la psychologue Sandrine Dekens dans un ouvrage qui leur est consacré [1], mais également des enfants placés à l’ASE   ayant acquis ce statut par décision judiciaire, et des enfants dont les détenteurs de l’autorité parentale ont consenti à l’adoption. » Parmi eux, des bébés nés sous le secret ou sous X, qui composent presque 40 % des pupilles.

Ces nourrissons, après quelques mois en pouponnières, sont adoptés à toute vitesse, attendus par des milliers de parents en mal d’enfants (chaque année, 9000 demandes d’agrément sont déposées au niveau national, et près de 25 000 candidats attendent actuellement un enfant).

Laurent et Mathilde, un couple de la banlieue parisienne, explique avoir fait le choix d’adopter leurs deux enfants en France, une procédure qu’ils ont jugé plus sécurisée et rassurante que l’adoption internationale. Entre le dépôt de la demande d’agrément et l’arrivée de leur petite fille de 6 mois en 2004, ils ont attendu deux ans. C’est peu par rapport à la moyenne. Un petit garçon de 3 mois est venu compléter la famille en 2008. De leur propre aveu, les deux jeunes gens faisaient figure de candidats idéals : « Nous étions dans la bonne tranche d’âge des adoptants, entre 30 et 35 ans, insérés socialement, à l’aise financièrement, bien entourés aussi par nos familles et nos proches », confirme Mathilde. Le couple était ouvert à l’adoption de pupilles dont l’âge pouvait aller jusqu’à 3 ans. « Quand on construit un projet d’adoption, on essaye de se projeter pour savoir quel enfant on se sent capable d’accueillir, en terme d’âge, de santé, de passif... Sur tout ça, nous étions assez ouverts, peut-être plus que d’autres. Cela a sûrement favorisé le cheminement de notre dossier. »

Car tous les candidats ne sont pas prêts à adopter ces enfants dits « à particularité », c’est à dire tout enfant dont l’Etat assure l’autorité parentale, et qui n’est pas né sous le secret ou sous X. Certains couples ne sont tout simplement pas au courant qu’il existe des pupilles, certes plus âgées, à adopter en France. Plusieurs dizaines d’enfants, potentiellement adoptables, ne trouvent donc pas de familles prêtes à les accueillir. « Quelle que soit la manière dont un enfant devient pupille, il y a une obligation légale de se poser la question de son adoption, souligne pourtant Sandrine Dekens. Mais dans certains départements, alors que la question doit être posée, les services vont regarder le dossier de l’enfant et dire : “Il a huit ans, on écarte le dossier d’emblée”. Moi je considère que c’est abusif. »

Sandrine Dekens sait de quoi elle parle. La jeune femme a été missionnée par la fédération Enfance et familles d’adoption (EFA) pour gérer son service Enfants en recherche de famille (ERF). Une tâche difficile, qui nécessite de renverser nombre d’idées reçues sur « l’enfant idéal ». « Si on cherche uniquement un bébé, né sous le secret, blond, aux yeux bleus, en bonne santé et qui va bien, ils sont objectivement très peu nombreux. Mais si l’on travaille sur l’imaginaire parental, on s’aperçoit qu’il y a de la place pour un tout autre enfant, qui peut être de couleur, plus âgé, avec une histoire, un vécu. »

Mathilde et Laurent, dont les enfants ont aujourd’hui 9 ans et 5 ans, ont connu eux aussi les affres de l’adoption : le deuil de l’enfant biologique espéré, l’attente, l’angoisse quant à l’enfant qui leur sera confié, puis l’apprivoisement d’un nouveau contexte familial. Ils imaginent sans peine la difficulté d’accueillir un enfant plus grand que celui désiré, avec parfois des troubles importants, mais restent convaincus que « de belles histoires sont possibles ». « Savoir que des pupilles ne trouvent pas de familles, en 2012, en France, c’est inadmissible ! », s’insurge Mathilde. Son conjoint déplore lui le manque de coordination au niveau national, « au moins une base de données nationale, qui soit mis a jour, pour que l’on sache qu’il y a tel enfant à tel endroit ».

Remise en cause de l’adoption internationale

Faire se rencontrer parents et pupilles, bousculer les a-priori et les mentalités, c’est la tâche quotidienne de Pascale Lemare, psychologue et responsable du service adoption du Conseil général de Seine-Maritime. « Dans le département, nous n’avons pas de postulants à l’adoption pour un enfant âgé de plus de 9 ans. Les gens ont peur, ils pensent que c’est trop tard pour nouer des liens, ou alors que cet enfant aura un vécu long, donc il sera trop perturbé. Ce qui peut être erroné bien sûr... » Le pédopsychiatre Pierre Levy-Soussan, spécialiste de l’adoption, abonde dans ce sens, tout en rappelant que le nombre de pupilles reste très peu élevé dans l’absolu : « La question de l’adoptabilité est double : certains enfants ne seront jamais adoptables à cause de leurs difficultés psychiques, c’est clair. Mais dans d’autres cas, on ne trouve pas de parents pour adopter. Et dans le même temps, des couples partent vers l’étranger pour adopter des enfants qui auront beaucoup plus de difficultés qu’un enfant français... ».

Un vrai paradoxe, alors que l’adoption internationale est de plus en plus contestée. Le rapport Colombani, remis en 2008 au gouvernement, tirait la sonnette d’alarme, et pointait les failles du dispositif d’agrément des candidats à l’adoption, qui pousserait certains pays à rigidifier leurs procédures devant l’afflux de parents, d’autres à laisser se développer des pratiques douteuses sur le plan éthique. Selon les auteurs, la préparation des futurs parents est insuffisante, et ne met pas suffisamment les postulants face aux réalités de l’adoption : les mineurs adoptés à l’étranger ne sont pas des enfants sans histoire, sans filiation, vierges de toutes attaches. Ils ont, comme en France, un passé d’abandon, auquel viendront s’ajouter les difficultés du déracinement, de la confrontation brutale à une nouvelle culture. « L’insuffisante qualité de la préparation des candidats peut se conclure de façon dramatique à l’arrivée de l’enfant par sa remise rapide à l’ASE   », souligne le rapport. En clair, des enfants adoptés, que des parents désemparés vont finir par confier aux services de l’Aide sociale à l’enfance... Un double abandon, ravageur, qui fait frémir le pédopsychiatre Pierre Levy-Soussan. « L’adoption est une construction filiative complexe, exigeante, et se lancer dans cette aventure sans être suffisamment préparé, c’est comme faire l’escalade du Mont-Blanc en sandales... le risque d’échec est majeur ».

La force de l’idéologie familialiste

Paradoxalement, le rapport Colombani relève aussi une diminution régulière des adoptions nationales des pupilles de l’Etat. A première vue, ceci est plutôt de bon augure : on constate en France une baisse générale du nombre des orphelins, tout comme il y a moins d’enfants confiés aux services sociaux. Mais les experts notent également une diminution du nombre de pupilles « présentées » à l’adoption. Les autorités administratives et judiciaires françaises, très attachées à la préservation de l’unité de la cellule familiale, sont de plus en plus réticentes à constater des cas de « délaissement parental », qui rendraient un enfant « adoptable ».

Le délaissement parental, dans le code civil, est défini par l’article 350 qui prévoit qu’un enfant est déclaré abandonné si ses parents se sont « manifestement désintéressés » de son sort pendant au minimum un an. L’institution doit alors en référer au juge, qui prononcera ou non le délaissement. Si celui-ci est confirmé, l’enfant devient pupille de l’Etat. La procédure est évidemment très encadrée : un simple coup de fil du parent à l’éducatrice référente de l’ASE  , une lettre ou un cadeau à Noël peuvent suffire à marquer son intérêt pour l’enfant. A la différence de la Grande-Bretagne ou du Canada, la France croit dur comme fer à la primauté des liens familiaux, parfois en dépit de l’intérêt de l’enfant, selon Pierre Levy-Soussan : « Pour un enfant, être délaissé par ses parents, c’est peut-être ce qu’il y a de plus terrible car c’est « ni sans toi, ni avec toi ». Les effets sont parfois plus profonds que la maltraitance physique. Il faut pourtant avoir le courage de rompre un lien qui n’a aucun sens et qui est destructeur ».

Une position partagée par Pascale Lemare, qui pointe de son côté la lenteur des procédures. « La justice, sur notre département, met à peu près deux ans pour prononcer un délaissement. C’est ahurissant du point de vue du développement de l’enfant ». Bien sûr, « s’apercevoir qu’un enfant est délaissé n’est pas facile », concède la psychologue. Il faut se dire que madame untel, qui est si sympa, si touchante, et qui a des problèmes, en fait, cela fait un an qu’elle n’a pas vu son gamin... Il faut changer de lunettes pour se rendre compte que pour un enfant de trois ans, ce n’est pas possible de vivre comme ça. Et penser à son intérêt, qui est de se construire avec des parents et non pas par l’absence d’une part, et l’attente d’autre part. »

Un rapport de l’Inspection des affaires sociales, en date de 2009, a enfoncé le clou. Alors que 120 000 enfants sont séparés de leurs parents sur décision judiciaire, moins de 200 deviennent chaque année pupille de l’Etat, un chiffre en constante diminution depuis 20 ans. Pourtant, les responsables rencontrés reconnaissent que « de nombreux autres enfants pourraient être adoptables ».

Le cabinet de Dominique Bertinotti, nouvelle ministre de la Famille, marche sur des œufs quant à une possible réforme de la procédure de délaissement parental : « Le processus est souvent jugé trop lent. Mais le législateur a prévu que ce délai soit long pour concilier l’intérêt de l’enfant et celui des parents. Il faut être prudent pour éviter toute rupture irréversible. » « Constater le délaissement, c’est aussi bâtir un projet, affirme encore Pascale Lemare. Dans la vie d’un enfant, qu’il y ait des personnes qui l’aiment, inconditionnellement, et qui attendent des choses de lui, c’est une base nécessaire. Une famille d’accueil, ne suffit pas pour cela. Donc si c’est possible légalement et psychiquement de donner des parents à ces enfant, allons-y. Allons chercher des parents, allons en trouver, allons en fabriquer. »

D’autres formes de parentalité

Au-delà de l’adoption plénière, qui consacre l’abandon d’une filiation pour une autre, d’autres formes de liens se dessinent timidement, pour ces enfants privés de parents, qu’ils soient pupilles ou placés depuis longtemps au sein de l’ASE  . Au ministère de la Famille, on veut promouvoir ces liens « multiformes, qui ne s’inscrivent pas dans une idéologie », sans précision sur les modalités. Et d’insister sur le développement de l’adoption simple, une procédure jusqu’ici très peu utilisée dans l’Hexagone, à la différence d’autres pays européens (voir encadré). Un enfant mineur peut en effet faire l’objet d’une adoption simple, où une nouvelle filiation vient s’ajouter à celle d’origine, sans l’annuler. « J’ai dans mon service des enfants qui sont depuis de très longues années en famille d’accueil. Les parents présentent des troubles psychiques graves mais peuvent avoir, à intervalles réguliers, une vraie préoccupation pour leurs enfants. Qu’est ce qu’on fait ?, témoigne Michèle Créoff, directrice générale adjointe en charge de l’enfance et de la famille dans le Val-de-Marne. Nous pourrions interroger des couples qui veulent adopter sur leur capacité à monter un projet de parentalité partagée. De façon à avoir pour ces enfants la permanence d’une filiation adoptive, qui va les soutenir jusqu’au bout, et la permanence de leur filiation d’origine. Je voudrais que l’on porte ce débat-là, plutôt que de jeter des anathèmes. »

Autre piste envisagée, le parrainage, qui se pratique dans certains départements, et notamment en Seine-Maritime sous la houlette de Pascale Lemare. Là encore, sans lien juridique formel, il s’agit de permettre à un enfant de créer une relation privilégiée avec un adulte, qui pourra se poursuivre au-delà de sa prise en charge par l’ASE  . L’idée étant toujours de « faire famille », plutôt que de subir ad nauseam des liens douloureux. « Oui, il faut multiplier les projets de vie, faire moins d’adoptions mais de meilleure qualité, conclue Sandrine Dekens. Mais tout a déjà été dit, évalué, écrit et c’est resté lettres mortes. Ce dont nous avons besoin maintenant, c’est d’un peu de courage politique ».

• Prochain volet de notre série réalisée par Mathilde Goanec : Le voile se lève sur les conseils de famille, chargés de décider du sort des enfants devenus orphelins.

Photo illustrant l’article : Henri Salesses (c)


[1] Invisibles orphelins, dirigé par Magali Molinié, éditions Autrement.


VOIR EN LIGNE : Médiapart
Publié sur OSI Bouaké le mercredi 15 août 2012

 

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18 août 2012, par Sand   [retour au début des forums]

Le témoignage de Myriam Mercy dans l’article de ce matin est bouleversant et me rappelle bien des souvenirs... Bien des années plus tard, il est juste et beau que ces douloureuses trajectoires d’enfants orphelins du sida   en France, puissent faire l’objet de son témoignage. Qu’elle soit remerciée. Médiapart : "Les orphelins à huis clos"