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« Le sida et la foi au Zimbabwe ». Photographier pour dénoncer

Kristen Ashburn est la lauréate 2004 du Prix Canon de la femme photojournaliste décerné par l’Association des femmes journalistes pour ses clichés sur le sida au Zimbabwe


Lauréate en 2004 du Prix Canon de la femme photojournaliste décerné par l’Association des femmes journalistes pour ses clichés sur le sida   au Zimbabwe, Kristen Ashburn présentait son reportage sur la pandémie lors du dernier Visa pour l’image à Perpignan. L’occasion de revenir sur le travail remarquable, émouvant et artistique de cette jeune photographe américaine.

Photographier pour attirer l’attention sur des sujets importants. » Tel est l’objectif de Kristen Ashburn, photographe américaine de 32 ans. « Quand j’étais étu¬diante, je passais mes vacances d’été en tant que volontaire en Roumanie dans une institution qui abritait des enfants orphelins. Les enfants que je rencontrais souffraient à la fois de maltraitances physiques et mentales. Ils étaient complètement coupés de leur culture et de leur communauté. Puisqu’ils ne pouvaient pas se faire entendre par la société, j’ai pensé qu’il était fondamental de dénoncer cette violation des droits de l’Homme dont ils étaient victimes. J’espérais qu’en révélant leurs souffrances au travers de mes photographies, les gens auraient envie d’agir et de les soutenir, se souvient Kristen. A l’exception de mes amis et de ma famille qui m’ont aidée à réunir des fonds pour l’organisation dont je faisais partie, mes photos n’ont pas assez été exposées. Je pense que c’est uniquement à travers la détermination de chaque individu qu’une situation peut changer. » Ainsi débuta l’engagement de cette photographe pour les causes humanitaires. Kristen poursuit son objectif et décide de travailler sur le sida   au Zimbabwe, « parce qu’il est plus urgent que jamais de révéler au grand jour la crise liée au sida   dans ce territoire d’Afrique sub-saharienne, un pays dont 35 % de la population est touchée par le virus du sida   et 70 % par le chômage ». Entre décembre 2000 et décembre 2005, elle se rend plusieurs fois sur place pour mener à bien son projet. « J’ai réellement passé trois mois là-bas. Si j’ai étalé mes voyages, c’était uniquement à cause du manque de financements. J’ai dû effectuer divers boulots pour épargner et mes parents m’ont aussi aidée. » Elle a pu poursui¬vre ce reportage grâce au Prix Canon de la femme photojournaliste décerné par l’Association des femmes journa¬listes qu’elle a obtenu en 2004. « Une aide financière bienvenue alors que je n’avais plus les moyens de conti¬nuer. De plus, avoir l’opportunité de partager ce travail était un grand suc¬cès pour les personnes que j’ai pho¬tographiées et pour moi-même. » Ses clichés ont ensuite été exposés en sep¬tembre dernier à Visa pour l’image (1 ), le prestigieux Festival international du photojournaliste de Perpignan

Le reflet d’une dure réalité

Kristen Ashburn a nommé son travail « Le sida   et la foi au Zimbabwe ». Il révèle la situation des familles et des individus confrontés à la maladie et à la pauvreté, et plus particulièrement à la pandémie du sida  . Incapables d’ache¬ter des médicaments, ces personnes se réfugient souvent dans la foi, la foi en la religion comme ultime réconfort. « J’ai voulu montrer le fardeau émotionnel, physique et financier qui pèse sur ces familles. Je souhaitais aussi comprendre pourquoi cette société en crise n’a personne d’autre, à part Dieu, vers qui se tourner. » Les photographies noir et blanc de Kristen Ashburn sont remarquables. Elles traduisent la force et le courage des personnes qu’elle a rencontrées. « Je connais les gens que j’ai photographiés et je pense que mon travail reflète bien la réalité. Mes prises de vues montrent ce que cette population doit vraiment affronter. » Ses clichés ont principalement été pris à Harare et ses alentours. La banlieue surpeuplée de Harare est l’une des plus pauvres du pays. « C’esf souvent dans ce type de région que les infections du sida   arrivent, témoigne la jeune photographe. Les hommes qui viennent des régions rurales pour chercher du travail rencontrent des femmes financièrement vulnérables. Ces femmes finissent par vivre avec ces hommes, simplement pour avoir un toit ou bien de la nourriture. Si l’homme retourne dans sa campagne et abandonne la femme, elle doit trouver un autre homme pour s’occuper d’elle, propageant ainsi potentiellement le virus. »

Libertés bafouées

Un travail photographique qui n’a cependant pas été simple à réaliser à cause de la politique répressive du pays, loin de prôner la liberté de la presse. « Lorsque j’ai démarré le projet, se rappelle Kristen, les restrictions sur la presse n’étaient pas aussi sévères que maintenant. Le gouvernement du Zimbabwe a commencé par attaquer les journaux et les journalistes locaux, avant de s’en prendre à toutes les presses et en particulier à la presse britan¬nique. » Aujourd’hui, pour effectuer leur métier sur ce territoire, les journa¬listes doivent faire des demandes officielles auprès des autorités. « Même si certains journalistes reçoivent cette permission, poursuit la photographe, la plupart sont refusées, obligeant un grand nombre d’entre nous à travailler illégalement. Dans ce cas, si l’on est pris, la sentence est de deux années de prison. » Kristen a donc fait le nécessaire pour obtenir cet agrément. Le couperet est tombé : papiers refusés. Un verdict annoncé qui ne l’a pas empêchée de poursuivre son projet. « J’ai donc dû travailler illégalement. Je voulais prendre ce risque, mais c’était difficile pour moi parce que je dérangeais. Les gens ne parlaient pas librement au téléphone, ni par mail, et ils essayaient de ne passe faire remarquer. Je devais avancer très lentement et il fallait que je m’en tienne aux contacts que j’avais déjà, de peur de parler aux "mauvaises" personnes. Je ne pouvais faire aucune photo dans la rue pour capturer l’atmosphère d’un endroit. C’était frustrant à tous les niveaux. Il m’était également impossible de prendre des photos à l’intérieur des hôpitaux ou dans les institu¬tions d’État. De plus, Robert Mugabe (2) entraîne des jeunes garçons et des jeunes filles à renseigner la police. Ces soldats sont appelés "The green bom-bers" et agissent comme des indics. Quand ces adolescents ne sont pas en service, il est quasiment impossible de savoir qui ils sont, parce qu’ils se fondent avec le reste de la population. Ce qui complique la prise des photos et les rencontres avec les gens. » Pour opérer, la photographe américaine a travaillé en étroite collaboration avec l’organisation Mashamban-zou, dirigée par des sœurs irlandaises et située dans un quartier populaire de la capitale. « J’ai aussi rencontré quelques femmes séropositives très cou¬rageuses qui m’ont traitée en amie. En racontant leur histoire, elles m’ont fait rencontrer d’autres personnes qui vivaient aussi avec la maladie. Bien entendu, je leur expliquais clairement pourquoi je souhaitais les photogra¬phier et où les photos seraient exposées. J’ai trouvé des personnes très réceptives, très ouvertes et elles com¬prenaient ma motivation. La plupart souhaitaient collaborer, car elles sen¬taient que c’était très important de partager leur histoire ». Ces tranches de vie, Kristen souhaiterait les publier dansd’autres magazines,pour sensibiliser davantage le public à la pandémie.« J’aimerais même repartir au Zimbabwe, livre Kristen. Mais je n’y retournerai que lorsque la situation politique aura changé. Pour l’instant, c’est trop risqué. » En attendant, la photographe américaine poursuit ses travaux dans d’autres contrées. Elle vient tout juste de passer deux semaines à la Nouvelle-Orléans pour couvrir l’impact du cyclone Katrina. Par ailleurs, elle projette de travailler sur les pro¬blèmes liés à l’alimentation aux Etats-Unis, comme l’anorexie, la boulimie et l’obésité, avant, peut-être, de s’attaquer à l’épidémie du sida   en Chine... et ainsi de continuer sur le chemin de l’engagement humanitaire.

Delphine Després Journal du Sida  , décembre 2005

(1) Quelques clichés de Kristen Ashburn ont également été publiés dans Life, The New Yorker, Newsweek, US News et World Report, Time, thé London Telegraph, Le Figaro, Le Monde, efc. (2) Robert Mugabe est le président du Zimbabwe.


VOIR EN LIGNE : Le journal du sida
Publié sur OSI Bouaké le mardi 13 décembre 2005

 

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13 décembre 2005, par admin   [retour au début des forums]

Nous vous avions déjà parlé du travail de Kristen Ashburn déjà à l’honneur au moment du 17° festival Visa pour l’image.

voir la brève "Les malades du sida du Zimbabwe dans l’oeil de Kristen Ashburn"