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La "flottille de la liberté" : humanitaire ou politique ?

Par Rony Brauman


CRASH - 04 Juin 2010

Rony Brauman est membre du CRASH (Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires créé par Médecins Sans Frontières en 1999)

La flottille arraisonnée par l’armée israélienne était-elle « humanitaire » ou « politique » ? Y a-t-il une « crise humanitaire » à Gaza ou non ? La réponse à ces questions omniprésentes ces derniers jours ne dit rien sur la situation elle-même, mais nous informe sur les opinions, connues à l’avance, de ceux qui les énoncent. L’enjeu, bien entendu, est de situer cette opération dans un cadre de légitimité irrécusable ou, au contraire, d’en nier la légitimité en la rejetant comme une grossière manipulation. Au-delà de la question de la violence disproportionnée de l’assaut israélien, essayons donc d’aborder, si l’on ose dire, le problème sous un angle différent, de manière comparative, en examinant l’emploi —et le non-emploi— du qualificatif « humanitaire » dans d’autres contextes.

Souvenons-nous en premier lieu que le ravitaillement d’une population soumise à un blocus ou à une forme quelconque d’isolement ne relève pas en soi de l’ « humanitaire ». Le pont aérien reliant Berlin à l’Europe de l’Ouest en 1949, durant le blocus soviétique n’était évidemment pas et n’a jamais été présenté comme une assistance humanitaire. Le « monde libre » affirmait sa détermination face à l’empire soviétique à un moment critique de tension Est-Ouest et c’était amplement suffisant. De même, l’opération « Un Bateau pour le Vietnam » dans sa première version, en 1967, devait-elle acheminer des biens que l’on qualifierait sans doute d’ « humanitaires » de nos jours, puisqu’il s’agissait de médicaments, de groupes électrogènes, de vélos et autres marchandises civiles. Mais un tel qualificatif aurait bien fait rire les militants, qui l’auraient rejeté sans appel car nous le voyions (j’en étais) comme un acte de solidarité militante avec le Vietnam résistant à l’invasion américaine. Quand, douze ans plus tard, un autre « Bateau pour le Vietnam » fut affrété pour recueillir les victimes du régime que nous défendions auparavant, l’affichage « humanitaire » s’imposa cette fois-ci comme une évidence. Ce n’était pourtant pas les victimes d’une calamité quelconque que ce bateau se proposait de secourir mais celles d’un régime particulier, le pouvoir communiste de Hanoï et c’est pourquoi un tel affichage était discutable. Bien d’autres boat people, en effet, ont risqué et risquent encore leurs vies, fuyant une vie de misère dans des embarcations de fortune, sans pour autant susciter de telles initiatives de sauvetage et ce sont aujourd’hui des trafiquants passibles de peines de prison qui assurent le passage tarifé des aspirants à une vie meilleure. Le « Bateau pour le Vietnam » était d’abord un symbole, une dénonciation de l’oppression totalitaire avant d’être une action humanitaire. Il n’y a là rien d’infamant mais la nuance mérite d’être soulignée, si l’on veut comprendre le caractère erratique et opportuniste de l’emploi de ce qualificatif.

Le caractère symbolique de la livraison de marchandises Revenons à l’actualité de la « Flottille de la liberté » et à la bataille de mots qu’elle a déclenchée, en relevant au passage que l’intitulé « flottille humanitaire » vient de la presse et non des passagers de la flottille. Du côté israélien, on affirme qu’il n’y a pas de « crise humanitaire » à Gaza, que l’État hébreu y fait passer chaque semaine des centaines de « camions humanitaires », et que le chargement de la flottille pouvait être acheminé sans encombre via Israël ou l’Égypte comme le furent, par exemple, les secours envoyés à Haïti via Saint-Domingue à la suite du séisme. On en conclut que le refus des organisateurs d’en passer par ces conditions démontre le caractère « politique » (comprenez illégitime ou suspect) de leurs intentions. Du côté de la « flottille », on se présente comme des militants des droits de l’homme témoignant « des effets dévastateurs de la violence israélienne sur le peuple palestinien » et mobilisés pour « soutenir le droit de la Palestine à accueillir les internationaux comme visiteurs, observateurs humanitaires, travailleurs humanitaires, journalistes ou autres. » Les uns et les autres sont au moins d’accord sur deux points : le blocus est une réalité et l’aide extérieure est indispensable à la survie des Palestiniens de Gaza.

L’enjeu du conflit réside donc dans le caractère symbolique de la livraison de marchandises, destinée à médiatiser sous une forme spectaculaire le bouclage de ce territoire. De fait, passer par Israël pour atteindre Gaza n’est pas équivalent à passer par Saint-Domingue pour arriver à Haïti, le tremblement de terre de Port-au-Prince n’étant pas dû à une décision du pays voisin. L’arrivée directe par voie maritime était bien sûr l’enjeu même de ce convoi. Il n’y a pas de « crise humanitaire » en Palestine, si l’on suppose que cette formule étrange désigne une urgence vitale telle une famine, mais chacun sait que la stratégie de garrotage de la population gazaouite adoptée par les gouvernements israéliens depuis trois ans a des conséquences désastreuses. Notons également que ce n’est pas la nature des biens fournis qui permet de qualifier ou non d’humanitaire le contenu des camions israéliens, pas plus que celui des bateaux de la flottille, bien qu’un usage distrait de ce mot se soit imposé depuis les années 1980 pour qualifier toute donation dans un contexte de crise. On a vu plus haut qu’une assistance légitime et utile peut être inspirée par d’autres considérations qu’humanitaires.
Certains des manifestants maritimes sont animés par des considérations humanitaires, d’autres par une sympathie politique ou politico-religieuse, mais tous se rejoignent dans la dénonciation d’une politique d’État. Ce registre les propulse inévitablement dans le champ politique, comme bien d’autres avant eux à qui on ne l’a pas nécessairement reproché. L’usage des mots n’étant pas soumis à copyright, on est bien obligé d’accepter leurs emplois variés et parfois incohérents mais on n’est pas tenu de s’y soumettre. En l’occurrence, la question n’est pas de savoir si cette flottille est humanitaire ou politique mais quelle politique elle poursuit et il n’y a, sur ce point, aucune ambiguïté : « Réveiller la conscience internationale sur la fermeture de la Bande de Gaza », selon la formulation de Freegaza. Convenons que cette spectaculaire diplomatie non-étatique, humanitaire ou non, a réussi là où les diverses chancelleries ont à ce jour échoué.

Photo © Reuters : des Palestiniens sur un bateau dans le port de gaza, le 3 juin, pour manifester contre l’attaque par Israël de la flottille de militants pro-palestiniens, lundi 31 mai.


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Publié sur OSI Bouaké le samedi 5 juin 2010

 

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Les concepts ont une histoire, ils naissent, grandissent, vivent, pénètrent les esprits, se transforment, se distordent pour finalement mourir. L’usage du concept d’humanitaire n’est pas incohérent, il a simplement évolué avec le temps. L’illusion (des humanitaires) qu’il pourrait y avoir une séparation entre humanitaire et politique a fait son temps et nous parle d’une autre époque. Aujourd’hui, nous devons assumer l’évidence de la dimension politique de toute intervention dite humanitaire. Du reste, cet article est vraiment intéressant de part se dimension historique et sa tentative de saisir les intentions des protagonistes à travers l’usage qu’ils font des mots.

La "flottille de la liberté" : humanitaire ou politique ?

Quelque chose me gène dans cet article... Ecrit par quelqu’un d’autre que Rony Brauman, il m’en paraitrait même presque suspect. Au début de l’article, je suis surpris de la façon dont il évacue la question de "la violence disproportionnée" de l’assaut israélien. Soit ! Ce faisant il reprend simplement les mots de nos chers dirigeants français, condamnant du bout des lèvres Israël pour la "violence disproportionnée" de l’assaut. Ces mots méritent pourtant que l’on s’y arrête. Cela veut il dire dans la bouche de ceux qui les emploient, qu’ils valideraient de fait, une "violence proportionnée" ? de quoi s’agit il ? Combien de morts de moins que cela devienne proportionné et acceptable ? 5 morts seulement et on applaudit ???

Le reste de l’article est plus intéressant, mais valide en partie, le glissement sémantique qu’utilise justement ceux qui tentent de minimiser l’intervention et l’extrême violence de l’armée Israélienne. Parlant de la flotille, on commence par récuser le terme "humanitaire", pour parler d’action "politique" - jusque là c’est parfaitement justifié, la plupart des gens présents sur ces bateaux sont des militants et leur slogan "Free Gaza" est politique sans équivoque possible, nous sommes d’accord - le problème c’est que partant de ce constat, l’équation qui suit et qui est employée à longueur de média est (pour faire bref) "action politique contre Israël" = "Hamas" = "Terrorisme" = "acte de guerre" = "Justification de la violence de l’intervention" et ça (je vous renvoie aux nombreux témoignages) c’est juste insupportable...

Pour en revenir au fond de l’article, je pense pour ma part que le débat "humanitaire" vs "politique" a effectivement vécu. L’humanitaire peut parfois être perçu comme une façon plus noble de faire de la politique, en étant plus proche du terrain, des peuples et de l’humain... Mais sa dimension politique et géopolitique est pour moi évidente et doit même en être pour tous les intervenants un facteur de questionnement permanent !

La "flottille de la liberté" : humanitaire ou politique ?

Ce qui me gêne, c’est la rapidité avec laquelle l’auteur fait l’impasse sur la barbarie pour amener le lecteur vers un sujet "bateau ". La condamnation devrait être exemplaire pour de tels actes.

D’autant plus, après avoir visionné ces images des journalistes présents à bord, et qui ont réussi à échapper à la censure israélienne, et à la destruction de tous les matériels pouvant servir de preuves. Mais il s’agit de Gaza ...

voir : ( http://www.democracynow.org/2010/6/... )

=> => ou cliquer ci-dessous :

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La "flottille de la liberté" : humanitaire ou politique ?