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L’adoption malmenée par le diktat de la filiation


Libération - 14 juin 2013 - Par Anne-Claire Genthalion -

Alors que pendant des mois les manifs anti-mariage pour tous ont colporté des clichés, un colloque tente de remettre la question de la parenté à plat lundi, à Paris.

Touchées en plein cœur. Brutalisées, stigmatisées par les débats sur le mariage pour tous et la filiation. Les familles adoptantes et les adoptés n’ont pas été épargnés par les remises en cause de l’adoption plénière et la vision de la « famille biologique » érigée par les opposants à la loi. C’est dans ce contexte que se tient lundi le colloque « Sur un air de famille : ressemblances, dissemblances, vraisemblances. » (1) « L’adoption est trop souvent perçue à travers le prisme d’un certain nombre de stéréotypes négatifs et réducteurs », explique Yaël Halberthal, coprésidente de l’association Lilit (Liens, Libertés, Transmissions) et organisatrice du colloque. D’un côté, les adoptés, à qui l’on colle l’étiquette d’éternels orphelins traumatisés. Et à qui l’on demande toujours qui sont leurs « vrais » parents. De l’autre, les adoptants, scrutés, évalués sur leurs capacités à être de bons parents. Et, au milieu, l’adoption, désignée comme cause de problèmes, source de mal-être. « On assiste à une évolution du discours mettant en avant les situations d’échec qui, certes, peuvent exister, mais qui sont loin d’être la seule réalité. Notre souhait est, au moyen d’une large réflexion issue des sciences humaines, de décrypter ces clichés, ces représentations ancrées dans la pensée commune, mais aussi chez certains professionnels de l’adoption », poursuit Yaël Halberthal.

Filigrane. Doit-on se ressembler pour avoir un lien de filiation ou pour s’aimer ? S’aime-t-on moins quand on se ressemble peu ? Sociologues, anthropologues, psychiatres et philosophes, pas forcément spécialistes de l’adoption, vont questionner ce qui, au final, fait la famille. En filigrane, c’est surtout l’obsession du biologique qui sera décortiquée. Et il y a du travail. « L’adoption, en favorisant les couples hétéros dans une certaine catégorie d’âge, tend à renforcer ce primat du biologique, expose Bruno Perreau, chercheur au Massachusets Institute of Technology (MIT). On est dans le mimétisme de cette filiation. C’est une dangereuse illusion qui expose celles et ceux qui n’ont pas accès à leurs origines. Plutôt que de penser la naissance comme un fondement absolu, pourquoi ne pas montrer la diversité des filiations qui contribuent à enrichir la société ? »

Avec le développement de l’adoption internationale se pose la question de la différence physique entre parents et enfants, de la mobilité, du multiculturalisme, des origines… Se dessinent alors d’autres ressemblances. « Souvent, la première demande des candidats à l’adoption c’est "un enfant qui nous ressemble", explique Sophie Nizard, chercheuse en sociologie et en anthropologie. Alors que se ressembler, c’est apprendre à aller dans le même sens. Les différences se retrouvent peu à peu gommées dans une communauté de destin. »

« Morose ». Hasard du calendrier ou symptôme de cette urgence à repenser l’adoption, le week-end dernier se tenaient les premiers états généraux des adoptés. « Le contexte de l’adoption est morose », déplore Cécile Février, présidente du Conseil national des adoptés. Depuis plusieurs années, leur nombre baisse régulièrement. Environ 750 enfants sont légalement adoptables en France pour un total de 25 000 candidats. Côté adoption internationale, le constat n’est pas rose non plus. Alors que 2 000 enfants venaient de l’étranger en 2011, ils n’étaient plus que 1 569 en 2012. Et de plus en plus de pays restreignent leurs conditions. Comme la Colombie, qui a suspendu ce mois-ci l’adoption des enfants de moins de 6 ans.

« On est en train de renverser trente ans de travail, regrette Cécile Février. Nous sommes actuellement dans une inadéquation entre le profil des enfants et le désir des parents. Il faut accompagner ceux-ci dans l’idée d’adopter des enfants plus grands, voire des fratries… » En bref, c’est tout le modèle qui est à repenser. « Changer le regard sur l’adoption permettra de lui redonner sa véritable place, clame Yaël Halberthal. Elle est trop souvent vue comme une filiation "bis", un ultime recours alors qu’elle est avant tout un mode de protection de l’enfant et de filiation à part entière. » Photo Rémy Artiges

(1) A la Maison du barreau de Paris, place Dauphine, 4, rue de Harlay, 75001. Rens. : www.lilit-adoption.com


« Notre socle commun est plus riche qu’une différence de pigment »

Libération - 14 juin 2013 - Par Anne-Claire Genthalion

Interview Vincent, fils biologique, et son frère adopté Jean-Victor racontent leur lien familial, évident et fort.

Petits, quand Jean-Victor et Vincent Edin jouaient ensemble, les rôles étaient bien définis. A Vincent, celui du cow-boy. A Jean-Victor, celui de l’Indien. Mais comme dans les westerns qui se terminent bien, ils étaient « frères de sang » : Jean-Victor a taillé la main de Vincent pour échanger le leur.

Né en 1975, Jean-Victor a été adopté à 2 mois dans un orphelinat de Bogotá. La Colombie vient tout juste de s’ouvrir à l’adoption internationale. « Je suis le vingt-quatrième enfant colombien adopté », crâne Jean-Victor. « Tu étais gris à cause de la dénutrition », complète Vincent. Lui est né quatre ans plus tard. Enfant biologique, tout comme leur sœur aînée. « Nos parents ont toujours voulu des enfants biologiques et adoptés », raconte Vincent. « Ce n’était pas par conviction religieuse : ce sont de profonds laïcards. Mais pour eux, l’adoption consiste à donner une famille à un enfant qui n’en a pas », précise Jean-Victor.

Boulimie. Bien sûr, il y a des contrastes entre eux. La carrure et la couleur de peau. Baraquée et brune pour Jean-Victor, 38 ans. Plus fine et pâle pour Vincent, 34 ans. Il y a les différences mais surtout les ressemblances. « Notre socle commun est plus riche qu’une différence de pigment », affirme Vincent. Leurs mains qui s’agitent de concert quand ils parlent. Les proverbes et les citations d’auteurs - Hemingway par-ci, Saint-Exupéry par-là - dont ils ponctuent leurs phrases. Leur boulimie d’engagements citoyens : l’enfance, le handicap  , les discriminations. Leur goût pour la bonne bouffe, la cave à vin, la fête ou les Tontons flingueurs. Et surtout, cette parole dont ils s’emparent, se coupant, se chamaillant pour mieux se raconter et « sortir de la vision caricaturale et compassionelle à la Madonna » de l’adoption. « Etre adopté, c’est une chance incroyable parce que tu sais que tu as été très désiré. La gestation est juste un peu plus longue », s’enthousiasme Jean-Victor. « La tienne a été celle d’un éléphant », blague Vincent.

Leurs parents ont dû attendre trois ans et passer devant une batterie de psys avant de pouvoir adopter. « Lorsqu’on a fait notre demande, l’adoption était interdite aux parents qui avaient déjà des enfants biologiques, raconte Michèle, leur mère. Nos motivations semblaient louches, il y avait ce soupçon de vouloir exploiter le tiers-monde… » les deux frères grandissent dans un milieu intello de gauche, entre les VIe et XIVe arrondissements de Paris. « Il n’y a pas eu un seul point sur lequel notre éducation a été différenciée, explique Jean-Victor. Nos parents ont toujours été super doux et super compréhensifs. » Leur père est haut fonctionnaire à la Sécu. Leur mère, une Américaine issue d’une famille juive ashkénaze, tient une librairie de livres anciens. « On a été éduqués dans cette pluriculturalité, dans l’idée de famille élargie et que l’on est riche de nos différences », ajoute Jean-Victor.

« Goldorak ». Dans l’appartement familial où l’on parle quatre langues différentes, défilent les copains réfugiés politiques brésiliens. L’été, direction l’Italie pour les vacances. En bon petit frère, Vincent a toujours admiré « Jean-Vic » : « Quand j’étais petit, c’était Goldorak ! Il m’a toujours protégé. » A 5 ans, il demandera à ses parents pourquoi ils n’ont pas la même couleur de peau. « Ils m’ont expliqué. Finalement, c’était tellement normal qu’on n’en parlait jamais. » L’adolescence accentue, pendant un temps, les dissemblances. Vincent fréquente des « fils de », ne sort pas, joue aux jeux vidéo. Tandis que Jean-Victor a l’adolescence un peu bagarreuse, très sportive (taekwondo, capoeira) et très bringueuse. Mais de révolte contre ses parents, jamais : « Je n’ai jamais dit qu’ils étaient cons ! » Seule ombre : des contrôles d’identité à répétition. « Comme en France on ne connaît pas trop les Latinos, on me prenait pour un Arabe ! » raconte Jean-Victor. « C’était dur de le voir se faire contrôler quand moi, les flics ne me parlaient que pour me demander si j’allais bien », dit Vincent.

C’est à cette période que Jean-Victor commence à fantasmer sur la Colombie, « les odeurs, les gens ». Il lit García Márquez, découvre les peintures de Botero et la musique. A sa majorité, il décide de s’y rendre seul. « J’avais besoin de voir d’où je venais. » Il retourne dans l’orphelinat où il a été adopté, mais ne cherche pas à rencontrer ses géniteurs. « Il y a une citation qui dit :"Je suis le péché de ta jeunesse dont jamais tu ne voudrais te souvenir." Je leur suis reconnaissant de m’avoir mis au monde mais, pour moi, être parent, c’est tisser des liens d’amour. » Depuis, Jean-Victor n’a cessé de bâtir des ponts entre les deux pays, comme pour « renvoyer l’ascenseur ». D’où son engagement dans de multiples associations humanitaires, notamment en Colombie.

Quand les deux frères se parlent, leurs yeux rigolent. « Jean-Vic m’a rendu moins con », affirme Vincent. « Toi, tu m’as adouci : d’un dur bœuf limousin, je suis devenu un tendre bœuf de Kobe », répond son frère. Tous deux sont mariés, aucun n’est encore père. Mais la femme de Jean-Victor est enceinte. Chamboulé par sa future paternité ? Plutôt serein au contraire. « Je pense que ça s’apprend », dit-il. Les frangins envisagent d’adopter. « Disons qu’on a des a priori positifs », glisse en souriant Vincent, devenu prof de com. Tandis que Jean-Victor, animateur scolaire, s’enflamme : « L’adoption, c’est comme une bouture qui va donner une nouvelle fleur, un nouveau fruit et enrichira la sève de votre arbre. »

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Publié sur OSI Bouaké le dimanche 16 juin 2013

 

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L’adoption malmenée par le diktat de la filiation
16 juin 2013, par osi.bouake   [retour au début des forums]

Il y a toujours un petit risque d’assoupissement quand personnes qui témoignent disant exactement ce que l’on attend d’elles. Cela donne l’image de sujets complètement fabriqués par les théories de ceux qui les ont pensés (parents et scientifiques). Tant que cela leur permet de nager comme un poisson dans l’eau, c’est pour le meilleur. Mais certains peuvent parfois avoir l’impression de "sonner faux", ce qui est tout à fait normal. Cela demande un travail pour restaurer une forme de liberté de (se) penser.