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"L’Intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama", de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant

Obama, président créole


Mots-Clés / Livre

Pas encore lu...mais OSI Bouaké ne reculant devant aucun sacrifice (surtout librement consenti) pour informer ses lecteurs...nous completerons cet article par notre propre lecture, trés bientôt... En attendant si vous voulez debattre de ce livre, notre forum est à vous...

Didier


LE MONDE - 09.02.09 - Nicolas Truong

De quoi Obama est-il le nom ? De la "créolisation du monde". C’est l’intuition des écrivains antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, dans un précis de poétique politique en forme d’adresse au nouveau président des Etats-Unis d’Amérique. Les deux auteurs défont tout d’abord les lieux communs égrainés depuis son élection. Elu multiculturel, grand frère des pauvres, réunificateur des peuples : aucun de ces "mantras et croyances" n’a, selon eux, de substrat.

Car la vague qui a porté Barack Obama au pouvoir vient de plus loin. C’est celle qui charrie le bois mort "des cimetières des bateaux négriers". Celle de l’Afrique échouée et transmuée en terre d’Amérique. Celle d’un "monde brassé" né du frottement des civilisations. Les deux comparses l’assurent : "Un nègre disposant du plus grand des pouvoirs ne changera rien comme par magie." Et cela même si, en France notamment, grandes écoles, administrations et télévisions tenteront dorénavant d’afficher la couleur et d’arborer leurs précieux "spécimens" issus des minorités visibles. L’élection d’Obama relève de la "créolisation", c’est-à-dire d’une mondialité métissée qui gagne la totalité des espaces territoriaux et mentaux. Une créolisation dont le jazz, fait de l’enchevêtrement des sonorités africaines et occidentales, est l’une des nombreuses illustrations.

Impossible toutefois de donner quitus d’avance au récipiendaire d’un si long combat pour l’émancipation. Car l’utopie n’attend pas. Plutôt qu’une politique des civilisations, Chamoiseau et Glissant lui suggèrent la prolongation d’une "poétique de la relation" qui placerait en interconnexion solidaire le concert des nations. Et proposent quelques mesures d’urgence, comme la création d’un tribunal international pour lutter contre les crimes économiques ou la distribution des charges de misère aux contrées les plus prospères.

L’écueil consisterait cependant à transformer le fait en valeur, à ériger le processus de créolisation en norme, à décréter en somme le métissage comme intrinsèquement supérieur à l’ancrage : d’un côté le petit Blanc étriqué symbolisé par "l’opposante des glaces" (Sarah Palin) et de l’autre le métis ouvert par nature à l’esthétique du divers. Loins de ce travers, Chamoiseau et Glissant préfèrent mener avec superbe le combat contre "le déficit en beauté" que creuserait une politique du repli.


L’INTRAITABLE BEAUTÉ DU MONDE. ADRESSE À BARACK OBAMA de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant. Galaade éd., 64 p., 8 €.


VOIR EN LIGNE : Galaade Editions
Publié sur OSI Bouaké le mercredi 4 mars 2009

 

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"L’Intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama", de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant
4 mars 2009, par Sand   [retour au début des forums]

Cool ! Merci Didier, c’est trop bien. Je vais le lire bien sûr. Tu as vu en ce moment, la mode sur OSI Bouaké est de promouvoir des livres que l’on a pas lu... Une fois qu’on ne s’en cache pas, je trouve que c’est très bien, très honnête. De toutes les façons, c’est déjà le cas de nombreux blogs et journaux qui font semblant d’avoir lu. (cf le succès de librairie de livre qui était sorti il y a deux ans, sur "comment parler des livres qu’on n’a pas lu"...)

"L’Intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama", de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant
4 mars 2009, par didier   [retour au début des forums]

je vais le lire aussi...il fera parti de mon voyage en Inde avec sans doute "le Sacré & le Profane"...j’espère que ça sera suffisant pour combler les longues attentes dans les aéroports...(en grève...)...

"L’Intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama", de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant
12 mars 2009, par didier   [retour au début des forums]

je viens de l’ouvrir...et je ne resiste pas à vous en livrer les premières lignes...merveilles d’ecriture... quand la poésie d’un style se marie à l’intelligence d’un propos !

"C’est une rumeur de plusieurs siècles. Et c’est le chant des plaines de l’océan.

Les coquillages sonores se frottent aux crânes, aux os et aux boulets verdis, au fond de l’Atlantique. Il y a dans ces abysses des cimetières de bateaux négriers, beaucoup de leurs marins. Les rapacités, les frontières violées, les drapeaux, relevés et tombés, du monde occidental. Et qui constellent l’épais tapis des fils d’Afrique, dont on faisait commerce, ceux-là sont hors des nomenclatures, nul n’en connaît le nombre.

Et sans doute, au monde, avant et après ces Traites, y eut-il combien d’autres gouffres ouverts, sous toutes les latitudes, et concernant combien de peuples. Mais ces Africains déportés ont défait les cloisonnements du monde. Eux aussi ont ouvert, à coups d’éclaboussures sanglantes, les espaces des Amériques. Ils sont entrés dans la puissance étasunienne, comme un de ses fondements, mais aussi comme un de ses manques. Comme une puissance et comme un manque et comme la plus précieuse des fragilités. Ils sont en nous. Ils sont en vous, monsieur.

Ils sont aussi entrés, alentour, dans les histoires croisées des Amériques du Sud, du Brésil et de la caraïbe, dans la pensée des archipels qui aujourd’hui délace celle des continents. Ceux-ci sont impérieux et d’une seule vérité, et se projettent en flèche. Les archipels sont fragiles, mais accordés aux multiples vérités du monde actuel. L’océan de la Traite fut ainsi un continent obscur, la Caraïbe où s’implantèrent les Plantations à esclaves en fut la traîne archipélique.

Ce qui reste de ces anciens transbordés, ce limon des abysses, c’est tous les mondes anciens qui ont été broyés jusqu’à donner vrai lieu à une région nouvelle. Un monde avait laminé l’Afrique. Les Afriques ont engrossé des mondes au loin. Cela manifeste et nous fait comprendre le Tout-monde, donné en tous, valable pour tous, multiple dans sa totalité, qui se fonde sur cette rumeur des abysses. Or la rumeur a quitté les fonds, et à travers vous, monsieur, voilà qu’elle nous fascine de cela même que les nations des hommes connaissent actuellement de plus dominant entre toutes les nations : les Etats-Unis d’Amérique. Cette réalité, dont l’ombre a grandi partout aux alentours, parmi tant d’autres amertumes et tant d’autres succulences, elle aussi nous est jaillie du Gouffre.”