Accueil >>  Zone Franche >>  Librophagie

Gamines de Sylvie Testud

"Comment vous êtes vous débrouillé pour traumatiser toute une famille sans jamais vous montrer ?"


Mots-Clés / Livre

Je viens à peine de refermer mon premier "Testud", voilà, j’aime l’actrice depuis longtemps et depuis quelques temps je tournais autour de ses livres, sans jamais franchir le pas, ...peur d’être déçu,...(être déçu par les gens que j’aime me terrifie) et puis une amie, m’a dit : "fonces, tu peux y aller les yeux fermés"...Merci (comme elle n’aime pas les remerciements, je la laisserai croire qu’elle n’a été que l’instrument du destin qui devait me conduire à ce livre...)

Parce que putain, quelle merveille ce bouquin !

Pendant toute sa lecture, j’ai été Sybille, j’ai vécu dans le cerveau d’une gamine de 10 ans, j’ai parlé avec ses mots, j’ai vibré avec elle, j’ai souffert avec elle, j’ai eu honte aussi, vous savez ces hontes d’enfants : "Le mari de ma tante a une surprise pour moi ! - Sybille, Sybille, j’ai mieux qu’un gâteau ! il a crie à travers le jardin. Il est tout fier Oh là là, je suis bouche bée. Il y a pensé. Merci ! Merci ! Sur une grande assiette, il y en a un. Oui ! Il a mis un camembert ! Merci ! Merci ! Je jette un coup d’oeil à ma mère. Elle sourit. Elle sait que je n’ai pas réclamé. Il n’y a pas de bougie mais c’est comme mon anniversaire tout à coup ! Le mari d’Angèle s’approche de moi, il me tend un couteau spécial fromage. Ta tante découpe son gâteau, tu n’as qu’à découper le tien ! Je suis intimidée devant tant d’honneur. J’ai de la chance. Même Angèle attend que je découpe mon camembert avant de découper son gâteau. Sous l’oeil attentif de l’assemblée, je plante mon couteau dans le camembert, qui couine. Quoi ? Que se passe t’il ? Il me faut me ridiculiser une deuxième fois pour comprendre l’affront qui m’est fait. Le camembert que l’on vient de m’apporter est en plastique."

j’ai revécu ma propre enfance...si comme moi, vous avez du sang italien dans les veines, précipitez vous vers la librairie la plus proche, "la famille italienne" vue par Sybille c’est irrésistible :

"tout le monde se met à parler italien. C’est la première fois que je vois mon papi parler si vite à quelqu’un qu’il ne connait pas, mais qui le comprend. Mamie parle aussi vite.Les policiers comprennent tout. Incroyable ! Encore mieux ! Ils parlent à maman qui leur répond ! (...)Les carabiniers comprennent parfaitement mon papi, parfaitement ma mamie, et parfaitement ma mère. C’est ça leur langue ! je réalise d’un coup. C’est ici leur pays, ma parole ! Je le savais pourtant, mais là je le sais pas pareil. Je regarde mon papi qui est italien, ma mamie qui est italienne. Ma mère qui a une tête d’italienne. C’est pour ça qu’elle a des cheveux tout noirs. C’est pour ça qu’elle a jamais de coup de soleil.(...) Ma mère est complètement différente en italienne, je découvre : elle parle sans faire attention à rien. Elle fait plein de gestes. Comme mamie, comme papi, comme mon parrain ! Ma mère se met à ressembler à mon parrain ! C’est son frère ! Ils viennent tous d’ici. Ils sont chez eux. Oh putain, ça me fout un coup ! Ma mère et moi, on n’est pas du même pays !"

Quel immense talent d’écrivain, c’est écrit simplement, pas une once de fioriture, façon "savoir écrire" un peu trop voyant de tous ces écrivains qui passent leur vie à rentabiliser leurs études de lettres. Non c’est simple, vif ! Sylvie Testud visiblement écrit ses livres comme elle joue la comédie, elle incarne ses personnages...elle est à la fois, scénariste, actrice et metteuse en scène...le tout en revisitant sa propre vie...

mais ce livre n’est pas seulement un bonheur d’écriture, c’est aussi l’histoire d’une gamine et d’un père absent qui s’appelle "Il" et dont on ne parle jamais, raconté par une gamine dont la verve ne parvient pas à masquer la profondeur des sentiments, c’est aussi l’amour de trois soeurs pour leur mère, c’est beau, c’est noble...bouleversant.

"Nous n’en croyons pas nos oreilles. La porte de la chambre de notre mère grince. Un homme va arriver du couloir ? L’inimaginable va se produire ? Pierre passera en comparution immédiate. Chef d’accusation : détournement et embobinage prémédités de notre mère durant un mois avec intention de prolonger le délit. Un homme tout ce qu’il y a de plus homme, tout ce qu’il y a de plus condamnable apparaît dans l’encadrement de la porte. Nouveau chef d’accusation : Pierre est grand. Pierre est baraqué : troisième chef d’accusation. Pierre a les cheveux noirs : circonstance aggravante. Avis personnel du juré que je représente. Il aurait été blond, ça adoucissait mon point de vue. Ses cheveux sont si noirs qu’il me rend immédiatement plus blonde. Mauvais, très mauvais pour lui. Pierre a les yeux noirs et porte la barbe. Un "il" tout ce qu’il y a de plus différent du "IL" dont on ne parle jamais. Nous n’en revenons pas. Notre tribunal est en état de choc. Rien à sauver. Verdict immédiat sans concertation : Coupable."

ce livre est un ravissement que l’on souhaiterait sans fin. A découvrir de toute urgence.

Didier Grouard


Publié sur OSI Bouaké le vendredi 15 septembre 2006

 

DANS LA MEME RUBRIQUE

 
 
 


> Gamines de Sylvie Testud
15 septembre 2006, par sand   [retour au début des forums]

C’est intéressant de lire ton commentaire, parce que lorsque je l’ai entendue à la radio, je n’imaginais pas du tout qu’on puisse dire ça sur son livre. Il me reste donc à la lire...

"Parce que putain, quelle merveille ce bouquin !" : tu es contaminé par Sylvie ? Tu l’appelles Testud comme on dit Beauvoir ou Proust ? Tu espères qu’elle lira ta déclaration et en sera touchée ??

Même si tu ne m’as pas remerciée, je me suis reconnue et j’accepte ta gratitude. 


> Gamines de Sylvie Testud
15 septembre 2006, par didier   [retour au début des forums]

ce n’est pas de la contamination, c’est un hommage 

> Gamines de Sylvie Testud
18 octobre 2006   [retour au début des forums]

les 2 premiers sont aussi tres bien, mais celui là est genial il ne me reste plus que quelques pages a lires, j’ai deja hate qu’elle en fasse un nouveau, je crois que je vais ecrire a Sylvie pour lui dire que ces livres sont geniaux !

> Gamines de Sylvie Testud
19 octobre 2006, par Sand   [retour au début des forums]

Pendant les 50 premières pages, je me demandais pourquoi est-ce que Sylvie Testud écrivait ce livre... Son quotidien d’enfant, ses rapports avec ses soeurs, avec sa mère... avec ce père absent. Car c’est bien de lui qu’il s’agissait, je ressentais sa présence en creux au fil des pages... Sylvie Testud ne se contente pas de raconter son enfance, elle se glisse dans la peau de la petite fille qu’elle était, et nous livre un récit subjectif, une enfance sans père vue de l’intérieur... Au delà des qualités d’écriture, je ne cessais d’être troublée : pourquoi publier un tel récit, sous cette forme si particulière ?

Et puis je me suis souvenue de cette interview sur France Inter, où elle racontait la rencontre à 30 ans, avec ce père resté jusque-là un inconnu. Il assistait à une de ses conférences et il est venu la voir. Mais la notoriété l’a privée d’une véritable rencontre : il connaissait déjà tout d’elle, ses choix, son parcours, sa vie... Il avait lu les articles de presse, les interviews de l’actrice, vu ses films. Elle s’était retrouvée devant un étranger à qui elle n’était pas du tout inconnue, et sa notoriété l’avait finalement privée de cette rencontre.

Dans ces circonstances, comment entrer en contact, comment créer une intimité avec quelqu’un sans médiation du social ? Que pouvait-elle lui raconter de plus, à lui qui savait déjà tout d’elle ?

La réponse à ces questions n’est pas dans le livre, mais elle est ce livre. Sylvie Testud écrit "Gamines" pour pouvoir raconter son enfance sans père à son père. Et comme sa notoriété l’a privée d’une rencontre directe, c’est par la sphère publique que les confidences auront lieu...

C’est très touchant, et très intelligent. Chapeau bas Miss !

Sand

Gamines de Sylvie Testud
7 mars 2010, par Sand   [retour au début des forums]

Je viens de voir l’adaptation du livre au cinéma (02/2010) avec Amira Casar dans le rôle de la mère, dans lequel elle est for-mi-da-ble ! Très juste, très sobre, très belle. Didier, elle va te plaire.

Gamines de Sylvie Testud
29 février 2012, par Hirondelle   [retour au début des forums]

J’ai adoré l’ambiance entre les soeurs et la "commandante" trop drole ! Ces mots d’enfant, je les avais oubliés !