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Exposés et sauvés. Le destin singulier des enfants adoptés à l’étranger

Mémoire de recherche en psychologie clinique et psychopathologie


Ce mémoire de recherche en psychologie clinique et psychopathologie est consacré aux troubles psychologiques présentés par les enfants ayant été adoptés à l’étranger par des familles françaises. Il a été mené sous la direction de Françoise Sironi, et présenté en juin 2006 à l’université de Paris 8 à Saint-Denis (France).

Bien qu’il ne soit pas directement lié aux sujets habituellement traités sur ce blog, j’ai souhaité le rendre disponible aux personnes concernées, en espérant susciter des échanges.

Dans une première partie, je me suis tout d’abord attachée à mener une revue de littérature sur la question des troubles présentés par ces enfants : à savoir est-ce qu’ils présentent davantage de manifestions psychopathologiques et psychiatriques que les enfants non-adoptés, quelles sont les caractéristiques du tableau clinique, quelles sont les théories étiopathogéniques mobilisées et comment ces enfants sont-ils pris en charge du point de vue thérapeutique.

A l’issue de cette revue de questions, il paraît difficile d’affirmer que les enfants adoptés présenteraient plus de difficultés psychologiques que les autres ; les études étant peu nombreuses et présentant des diversités méthodologiques et des biais rendant les résultats peu généralisables.

Lorsqu’ils sont en difficulté, ces enfants présentent un tableau clinique considéré comme non spécifique, bien qu’il soit impressionnant au regard de l’accumulation des symptômes qui peuvent être externalisés (décrochage scolaire, agressions, fugues, vols, addictions etc.) et/ou internalisés (repli, dépression, tentatives de suicide). La confusion mentale et les troubles schizoïdes sont fréquemment repérés à l’adolescence.

Il est également apparu que le champ de l’adoption internationale est traversé par des controverses (entre professionnels, parents et enfants), en particulier en ce qui concerne la causalité des troubles. Du point de vue des étiologies, il ressort que les causes des perturbations sont à aller chercher :

  • soit dans le vécu de l’enfant antérieur à son adoption ;
  • soit dans les traits psychopathologiques présentées par les parents adoptants ;
  • soit encore dans l’apparentement (assemblage parents-enfants, la « greffe » disait Dolto).

Les effets de l’adoption en tant qu’événement de vie étant apparus comme peu documentés et peu mobilisés du point de vue étiologique, j’ai donc choisi de les explorer dans cette recherche. Mon hypothèse principale était que l’événement adoption présenterait des caractéristiques susceptibles d’expliquer la survenue de troubles psychologiques chez ces enfants. L’adoption étant rendue possible par un système administratif et juridique mobilisant les Etats, il nous paraissait pertinent d’interroger ce système, puisqu’il organise la rencontre des groupes familiaux et culturels pourvoyeurs d’enfants (issus des pays pauvres) et des groupes bénéficiaires (issus des pays riches et en difficulté pour faire famille). Ainsi, une première hypothèse spécifique posait la question des effets potentiellement psychopathogènes de la rencontre entre les intentionnalités des différents acteurs du système. La seconde hypothèse spécifique supposait que de nouvelles ressources thérapeutiques pourraient émerger si l’on pensait la situation adoptive à partir de ses spécificités, plutôt que selon le modèle de la famille biologique, sur lequel est fondé le système de l’adoption internationale, en particulier l’adoption plénière.

Du point de vue méthodologique, nous avons mené des entretiens cliniques avec 11 familles adoptantes suivies dans le cadre d’un dispositif de recherche-action au Centre Georges Devereux. Nous avons longuement interrogé chacun des membres du couple sur leurs motivations à l’adoption, leur projet parental initial, leur parcours pré-adoption, le choix du pays, les modalités pratiques de leur adoption, etc. Nous avons également questionné les enfants sur les souvenirs antérieurs à leur adoption, sur leur passage en institution, sur leur motivation à être adopté et le projet affiliatif ; et chacun des membres de la famille sur les souvenirs de la première rencontre entre parents et enfants.

A l’issue de ce travail exploratoire, un récit-type de cette expérience collective inédite qu’est l’adoption a commencé d’émerger, présentant des caractéristiques communes pour ses acteurs :

  • des enfants aux carences et aux traumatismes multiples ayant séjourné dans des institutions ;
  • une adoption qui les soustrait à une mort probable ;
  • une exceptionnelle intensité affective de la première rencontre entre parents et enfants ;
  • le passage sans transition dans une famille française et le monde ‘moderne’ ;
  • des parents qui accueillent d’emblée ‘leur enfant’, et qui pensent ‘réparer’ cet enfant blessé grâce à l’amour ;
  • des enfants qui s’inscrivent dans un projet de famille basé sur le modèle de la famille biologique, mais qui se heurtent à des différences qu’ils peinent à réduire (couleur de peau, niveau scolaire, racisme...) ;
  • une pression à la réussite de l’adoption exercée sur l’ensemble des acteurs et sur l’enfant, qui se trouve porteur d’un ‘devoir de réussite’. Quelques années après leur adoption, pris dans des tensions et contradictions dans lesquelles le système les placent et qu’ils ne parviennent pas à résoudre, les enfants adoptés à l’étranger entrent dans une crise aigüe de désenchantement qui démarre à bas bruit et va s’amplifier rapidement. Ils sont profondément déçus (par l’adoption, par leur famille, par la société d’accueil) et manifestent cette déception sur un versant positif (colère, révolte) et/ou sur un versant négatif (dépression).

Le travail de recherche amorcé ici nous encourage à penser un dispositif de prise en charge psychothérapeutique qui prenne en compte les spécificités de ces familles ayant adopté et leur vécu de l’événement. Par ailleurs, sans prétendre à la réforme, nous interrogeons le système actuel de l’AI, et spécialement le recours généralisé à l’adoption plénière d’enfants déjà grands, car il rend possible des mises en actes d’intentionalités parfois très contradictoires, entre filiation selon le modèle biologique, et ‘sauvetage’ d’enfants des pays pauvres. Plongé dans cet univers de contradictions, l’enfant les donne à voir par ses troubles psychologiques et ses comportements. Nous concluons provisoirement cette recherche sur la proposition d’un travail préventif visant à accompagner les futurs parents adoptants dans l’élaboration d’un projet parental spécifique.

Paris, le 7 août 2006

Sandrine Dekens

Email : sandrine.dekens1 libertysurf.fr

.: Exposés et sauvés. Le destin singulier des enfants adoptés à l’étranger :.

Mémoire de maîtrise de psychologie clinique et psychopathologique. Paris 8. Juin 2006


Publié sur OSI Bouaké le mardi 15 août 2006

 

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> Exposés et sauvés. Le destin singulier des enfants adoptés à l’étranger

Nous avons adoptés deux enfants, deux soeurs, la deuxième a eu de très gros troubles d’attachement, ce qui nous a beaucoup perturbés. Elle nous a testé pour voir si nous l’aimions, nous avons cherché de l’aide, cela n’a pas été facile. J’ai décidé de mettre en évidence ce qu’elle faisait de positif, et j’ai au bout de plusieurs années réussi à calmer ses colères et à les supprimer de manière importante. Actuellement, elle est tout à fait socialisée, même si je détecte encore quelques difficultés de temps à autre, que je suis seule à détecter. Nos filles s’entendent relativement bien. Nous avons ces dernières vacances organisé une semaine avec une soeur d’origine dont nous avons retrouvé la trace, elle même abandonnée et reprise par son père, et présentant elle même des troubles d’attachements importants. Même si nous devons regretter de sa part des tentatives de manipulation que nous avons regrettées, nous sommes convaincus que nous avons bien fait et que cela a aidé nos enfants à renouer avec leur passé et que cela les aidera à grandir et se situer. Nous avons du énormément parler avec nos filles après ces vacances et expliquer le comportement parfois perturbateur de cette soeur d’origine, nos intentions dans cette rencontre et clarifier la situation de nos enfants et ce qu’elle pouvaient faire de cette relation. Cette expérience a été enrichissante et nécessaire. Toute séparation d’avec la maman d’origine laisse des cicatrices permanentes chez un enfant. Reconstruire des enfants détruits demande beaucoup d’énergie et de capacité de réflexion et d’évolution dans nos convictions, l’amour ne suffit pas. Il faut une volonté de vouloir réussir l’adoption et de chercher en tâtonnant ce qui peut convenir à l’enfant qu’on adopte, être très souple, pas trop sévère et très compréhensif, savoir énormément pardonner et abandonner sa rigidité, oublier les règles trop sévères, si on s’en était fixé, savoir s’adapter de manière permanente et VOULOIR réussir, se dire que l’adopté, c’est un enfant, une personne à reconstruire et à respecter, même si leurs comportements me surprennent encore . J’ai décidé que, quoi qu’il arrive, je continuerai à les aimer, parce qu’aujourd’hui, ce sont NOS enfants à mon mari et moi !!! Je suis heureuse d’être leur mère, même si cela n’a pas toujours été et ne sera pas toujours facile. En les adoptant, je leur ai à toute deux sauvés la vie, la première en décrochage de poids au moment de l’adoption, la deuxième abandonnée et maltraitée, en très grande souffrance, elle m’ont permis de me réaliser en tant que mère, comme jamais, je n’aurais pu réaliser que c’était possible. Elles ont remplis ma vie, je réalise que PERSONNE ne peut se rendre compte de ce que cela peut représenter. Une aventure exeptionnelle, à vivre sans tabous !!!

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Une référence supplémentaire pour votre mémoire :

L’enfant abandonné - Guide de traitement des troubles de l’attachement. Niels Peter Rygaard Editions De Boeck Université Collection : Comprendre. Source

Traduction : Françoise Hallet, médecin responsable de la promotion de la santé à l’école Centre de santé A. Nazé, Colfontaine (Belgique). Préface : Rémy Puyuelo, pédopsychiatre. Membre de l’Association Psychanalytique Internationale. Avant-propos : Luc Fouarge, directeur du Centre d’Observation et de Guidance (COGA)

Résumé

Les compétences sociales et émotionnelles d’un enfant se construisent lors des premières années de l’attachement. Pour 3 à 5 % des enfants cependant, ce processus est perturbé par des carences précoces, des parents dysfonctionnels, un manque de soins. Les problèmes des jeunes qui souffrent de troubles sévères de l’attachement sont nombreux : manque d’adaptation sociale, relations brèves et superficielles, comportement agressifs, violents et criminels, maltraitance envers les autres et perturbations de la vie familiale, etc.

Niels Peter Rygaard, auteur de ce guide de thérapie, travaille depuis 25 ans avec des jeunes souffrant de troubles graves de l’attachement, ainsi qu’avec leurs familles. Il envisage le développement de l’enfant – de sa conception à l’adolescence - à la fois sur le plan théorique et sur le plan pratique. Il propose des listes de symptômes aux différents stades de développement, des profils de tests compréhensibles et des conseils de traitement faciles à mettre en oeuvre.

Cet ouvrage est destiné principalement aux psychologues, pédopsychiatres et psychothérapeutes. Il s’adresse également aux éducateurs et intervenants sociaux, de même qu’aux parents, enseignants et familles d’accueil.

A propos de l’auteur

Niels Peter Rygaard est psychologue, spécialisé dans le traitement des troubles de l’attachement ; il travaille depuis de nombreuses années avec des enfants et leur famille, ainsi qu’avec des familles d’accueil au Danemark. Ses recherches actuelles portent sur les aménagements des programmes éducatifs et des traitements pratiqués par le personnel chargé de l’encadrement de jeunes en milieu fermé.

Un chapitre du livre :

Un article de Niels Peter Rygaard "Therapy with Adoptees in Puberty"

Site Internet de Niels Peter Rygaard :

> Exposés et sauvés. Le destin singulier des enfants adoptés à l’étranger
24 octobre 2006, par Sand   [retour au début des forums]

Bonjour Manu, je sais que vous êtes très actif dans le champs des troubles de l’attachement et même mon mémoire ne vous a pas échappé ! La travail présenté ici ne recense pas toutes les références concernant les troubles de l’attachement, que les personnes intéressées par cette théorie peuvent trouver sur le site de Pétales. J’aurais aimé avoir votre avis sur le contenu... A bientôt Sandrine

> Exposés et sauvés. Le destin singulier des enfants adoptés à l’étranger
24 octobre 2006, par Sand   [retour au début des forums]

Bonjour Corinne, En effet, le destin des enfants adoptés à l’étranger ont un "destin exceptionnel" qui recèle une part de souffrance. Cette souffrance peut être liée au vécu de l’abandon, mais également à l’adoption en temps qu’événement de vie. Elle peut s’exprimer avec plus ou moins de violence, selon les enfants et les parents dont elle organise la rencontre. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans ce travail. Merci pour votre témoignage, Sandrine

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27 décembre 2006, par M a n u   [retour au début des forums]

On sait à présent que toute l’évolution d’un être humain n’est pas seulement liée à son environnement. Il y a une formidable organisation progressive d’un cerveau dont les circuits neuronaux peuvent être déréglés par des facteurs génétiques, pré, péri et post natals mais aussi environnementaux.

Nous ne pouvons pas être les sauveurs d’une société qui a du mal à se définir. Nous avons besoin que les communautés humaines dont nous faisons partie comprennent qu’ils sont autant responsables que nous de la mise en place de la bientraitance sociale. Cela suppose qu’au sein de chaque quartier, de chaque petite ville, s’inscrivent en étroite collaboration avec les professionnels des associations de citoyens sachant améliorer les réseaux de soutien. Quels que soient nos efforts, nous ne sortirons pas de cette montée de la souffrance sociale sans une telle collaboration et ceci malgré les immenses efforts qui ont été faits. Il est facile de dénoncer certains dérapages qu’il nous arrive de commettre mais à chacun de ces drames soulignés nous devons aussi souligner les causes, mettre en avant les solutions éventuelles. Nous devons oser dire : Oui, nous sommes en grand malaise face à la marée des souffrances humaines que nous découvrons. Oui devant les passions déclenchées en nous mêmes par l’étendue des responsabilités, il nous arrive de faire de faux pas. Oui, nous sommes parfois dans une grande colère devant les contradictions provoquées par la complexité de nos systèmes mais du fait de nos métiers, puisque nous sommes inévitablement les révélateurs des malaises sociaux et humains regardons les ensemble. Seuls nous ne pouvons rien faire. Nous sommes seulement des médiateurs, c’est à dire des sujets placés de par nos professions entre l’être en souffrance et son environnement que vous, communautés de vie , vous constituez. Si vous ne vous engagez pas au sein de chaque famille, au sein de chaque école, au sein de chaque quartier, au sein de chaque région pour accueillir ces sujets démunis qui vous heurtent, les drames non seulement continueront mais progresseront. La fonction sociale du handicap  , quelle que soit sa modalité d’expression, est de déséquilibrer, c’est-à-dire de placer le doute comme une source d’énergie pour trouver d’autres formes de réponses collectives sans lesquelles l’action dite socio-éducative et sanitaire devient dérisoire. Ce dialogue est inévitablement douloureux puisqu’il débouche inévitablement sur des changements à la fois des conceptions personnelles et des visions sociales. Tant que nous ne saurons pas dire toutes ces vérités aussi bien au public, aux gouvernements qu’à nous-mêmes, nous rechercherons vainement la responsabilité chez les autres ou chez nous-mêmes alors qu’elle est d’abord et avant tout une responsabilité à partager en traçant clairement les limites et les forces de chacun.

Dans le cadre d’un congrès international « Au-delà des frontières : notre attachement aux enfants et aux familles ».
Extraits d’une allocution prononcée par Michel LEMAY, Pédopsychiatre au Centre hospitalier universitaire mère-enfant Sainte-Justine à Montréal.

Exposés et sauvés. Le destin singulier des enfants adoptés à l’étranger

Je viens de lire votre mémoire de maîtrise d’une seule traite. Passionnant ! Il m’a intéressé à double titre : en tant que maman adoptive de 2 enfants de l’étranger tout d’abord ; en tant que thérapeute familiale ensuite. Vous posez à plusieurs reprise la qestion "qu’est-ce qu’une famille (sans le lien biologique) ?" C’est précisément la question à laquelle j’ai tenté de répondre dans mon propre mémoire de DESU de thérapie familiale,en 2003, à Paris 8 également. Votre travail ouvre des perspectives de recherche, notamment sur ce qui pourrait constituer la parentalité adoptive (c’est, au moins, l’une des questions qui a fait TILT dans mon esprit). Avez-vous avancé dans vos recherches ? Avez-vous publié d’autres textes sur le sujet ? Si tel est le cas, je serai très désireuse s’en savoir plus. Je m’empresse de recommander la lecture de votre mémoire à mon conjoint ; les papa sont souvent les grands oubliés quand il est questions d’adoption...