Accueil >>  Adoption internationale et nationale

Échecs d’adoption : quels déterminants, quelle prévention ?

Texte de l’intervention de Sandrine Dekens au colloque "De l’adoptabilité à l’adoption"


OSI Bouaké - SD - 26 janvier 2011

Enfance et familles d’adoption (EFA) publie ce mois-ci, un bref ouvrage collectif destiné à guider les professionnels qui s’interrogent sur l’adoptabilité des enfants en France. De l’adoptabilité juridique à l’évaluation de l’adoptabilité médicale et psychosociale, comment mener un bilan d’adoptabilité, le rôle des conseils de famille, l’accompagnement de l’enfant vers la rencontre, etc. Autant de sujets qui ont nourri les interventions des deux colloques organisés par EFA à Paris sur ce sujet en 2010 et 2011.

Nous publions ci-dessous le texte de l’intervention de Sandrine Dekens lors de ces colloques, et vous encourageons à acquérir cet ouvrage, riche de fiches techniques, auprès d’EFA.


Échecs d’adoption : quels déterminants, quelle prévention ?

Certaines adoptions sont parfois considérées comme des échecs par les acteurs de cette rencontre (parents et/ou enfants). Des difficultés massives conduisant à un constat d’échecs apparaissent dès l’apparentement lors de l’entrée en relation, ou très tôt dans la vie familiale, ou encore après une période où tout semblait bien se passer. Il arrive que des difficultés très importantes perdurent en s’aggravant, loin du regard extérieur, donnant lieu à une situation de maltraitance avant une remise de l’enfant aux services sociaux par les parents. Il arrive également que l’enfant déclare ne plus pouvoir supporter la vie de famille et demande son placement lui-même. Dans tous les cas, la violence de la relation produit une grande souffrance psychique de part et d’autre.

Dans une recherche de psychologie clinique menée en 2007 auprès de familles ayant adopté des enfants à l’étranger, dont certaines étaient considérées comme en situation d’échec (avec placement ou non de l’enfant), nous sommes interrogés sur les déterminants de ces échecs d’adoption afin de mener un travail préventif, quand bien même il n’existerait pas de « garantie de réussite » en matière d’agencements humains et qu’une part de prise de risque doive être assumée par les professionnels de l’adoption.

Nous avons pu identifier un cumul de difficultés sur trois niveaux et la plupart du temps au sein-même de chacun des niveaux :

  • Le vécu et les caractéristiques de l’enfant : carences précoces (alimentaires et affectives), traumatisme individuel (maltraitance, abus) ou collectif (violences de guerre), placements et ruptures affectives multiples (deuils à répétition dans la fratrie ou des figures d’attachement), vie en collectivité (institutions, hôpital, etc.) ou errance (vie dans la rue), représentations de l’adoption et de la famille très éloignées de la réalité (ex : malentendu culturel), absence d’ « appétit de filiation » et de disponibilité à l’égard de son histoire familiale, etc.
  • Le parcours des parents : risques associés à la parentalité (enfance difficile, carencée, vocation précoce au sauvetage, monoparentalité, parcours d’obstacles pour faire famille (PMA  ), etc.), isolement social, dislocation des liens familiaux avec la famille élargie, condamnation du projet d’adoption par l’entourage, maladies graves avec pronostic vital engagé, forte ambivalence dans le désir d’enfant, impétuosité du désir, formulation d’enjeux massifs de réussite, etc.
  • L’organisation de l’adoption : adoptabilité de l’enfant mal ou pas évaluée (AI), infiltration d’enjeux de sauvetage humanitaire par les intermédiaires, absence de préparation des enfants et des parents à la réalité de l’adoption, imprécision de la notice permettant la réalisation de projets très variés, non-respect du projet évalué pendant l’agrément ou de la notice, écart important entre enfant/parents imaginaires et réels, organisation d’une rencontre rapide et brutale (ex : à l’aéroport de l’arrivée), etc.

L’échec d’adoption et les situations de crise familiale très graves que nous avons analysées, mettent en évidence la multiplicité et le cumul important des déterminants. Lorsque la tension est à son comble entre les parents et l’enfant qui ne se supportent plus mutuellement, l’enfant peut attaquer les figures parentales (particulièrement la mère), verbalement (insultes, menaces) et physiquement (coups, morsures), les biens familiaux (vol, incendie). Les parents perçoivent l’enfant comme un/e étranger/e et non pas comme leur fils/fille. Ils peuvent alors avoir peur de lui et le risque de passage à l’acte est important (de part et d’autre).

Pour arrêter l’escalade négative, des mesures d’éloignement familial doivent être envisagées aussi sereinement que possible et accompagnées, afin qu’elles ne soient pas vécues comme la marque de l’échec, mais comme une mesure de protection des uns et des autres.

Il arrive ensuite que des enfants ayant déjà été adoptés et replacés à l’ASE   redeviennent adoptables par consentement des parents ou par décision de justice. Les professionnels chargés du suivi de l’enfant devront alors s’interroger sur la pertinence d’un nouveau projet d’adoption pour l’enfant. La question de l’évaluation de l’adoptabilité sera au centre de leurs préoccupations et une grande prudence sera de mise, tant l’idée d’un second échec est menaçante pour les équipes. C’est dans ce contexte où les risques sont perçus comme majeurs par les professionnels, qu’ERF (Enfants en recherche de famille) est régulièrement interpelé pour soutenir des équipes dans l’évaluation et la mise en œuvre d’un second projet, après un échec d’apparentement ou d’adoption.

L’intervention d’ERF vise dans un premier temps à les aider à dépasser ce qui peut être qualifié de « traumatisme professionnel » (en ce sens que l’échec d’adoption est une effraction de l’impensable dans la réalité). La clinique montre combien un événement traumatique produit un blocage de la pensée et un empêchement à travailler. Il est particulièrement nécessaire de rassembler les acteurs, de prendre le temps d’opérer avec eux un retour en arrière préalable sur les différents épisodes de l’histoire, et sur les circonstances parfois dramatiques de la remise de l’enfant par ses parents adoptifs. Car le traumatisme, s’il n’est pas traité, est susceptible d’être réactivé lorsque les professionnels seront à nouveau réexposés à une seconde adoption, qui peut susciter des réactions défensives comme une angoisse amplifiée et démesurée par ex. Il est par conséquent indispensable d’organiser autant que possible un débriefing sur les faits qui se sont déroulés, où chaque acteur pourra faire part de ce qu’il a vécu et des émotions qui ont été déclenchées par l’histoire de l’échec (« L’enfant leur a fait signe au revoir et ils ne se sont pas retournés). C’est ainsi que nous constatons que l’échec d’adoption est également vécu comme un échec professionnel.

Ensuite, dans un second temps, une analyse commune de la situation est nécessaire : quels sont les déterminants que nous repérons a posteriori, qui permettent d’expliquer la spirale négative qui s’est installée dans la relation parents-enfant (sur les trois niveaux mentionnés plus haut). Le dispositif de soutien à l’enfant est alors concrètement envisagé : il s’agit de rassembler les interventions qui vont lui permettre de digérer ce qui lui est arrivé (entretiens psychothérapeutiques : où, à quel rythme, avec qui ?). Dans un troisième temps, les ressources et les besoins de l’enfant feront l’objet d’une nouvelle évaluation d’adoptabilité, qui prendra en compte les leçons de la première expérience, afin de ne pas rejouer les mêmes erreurs. Le second projet d’adoption se constitue ainsi sur les bases de cette nouvelle évaluation.

En matière d’adoption, il n’est pas possible d’écarter définitivement tout risque d’échec, et une certaine part de risque doit pouvoir être assumée par les professionnels comme faisant partie intégrante de leur pratique, faute de quoi il n’est pas possible de s’aventurer sur le chemin de l’adoption, ce qui est pénalisant et injuste pour l’enfant. Pour autant, un certain nombre de précautions doivent être prises, en particulier en matière d’évaluation de l’adoptabilité psychosociale de l’enfant, ainsi que dans la mise en œuvre de la rencontre, afin de s’assurer que les risques ont été sérieusement envisagés, correctement évalués, et que les choix opérés ont été faits à l’issue d’une réflexion collective.


Pour citer cet article : Dekens S. (2011), « Échecs d’adoption : quels déterminants, quelle prévention ? », in Geneviève Miral et Bertrand Morin (dir), Evaluer l’adoptabilité. La question du projet de vie de l’enfant, Paris : Enfance et Famille d’Adoption


Publié sur OSI Bouaké le mercredi 26 janvier 2011

 

DANS LA MEME RUBRIQUE

 
 
 


Échecs d’adoption : quels déterminants, quelle prévention ?

Il est difficile de se positionner dans les échecs. Le seul message que je laisserais aux parents adoptifs, soyez curieux et l’esprit aventureux car votre enfant que vous avez adopté vous mettra mal à l’aise face à ses questions si vous ne l’êtes pas. Car un enfant adopté a toujours à croire que c’est la curiosité des parents qui les ont amené à adopter. L’action d’adopter fait partie d’une aventure de longue haleine, tout comme un sportif qui veut gagner et garder les bons souvenirs de ces exploits. Adopter est un exploit. Alors il faut savoir travailler l’exploit pour accepter les obstacles et les sauter (et non les détruire) Je suis adoptée réunionnaise, issue d’une histoire de déportation entre la Réunion et la métropole, et mes parents adoptifs n’en savait rien. J’ai souffert en moi le manque de curiosité de mes parents adoptifs. Je leur en voulais et cela donnait des discordances de comportements entre eux et moi. Mon âme créole disparraissait. Je n’ai pas eu vraiment une bonne adoption mais je remercie mes parents de m’avoir donné une éducation mais leur manque de curiosité leur ont fait oublier de me donner une éducation culturelle. J’ai souffert. Et cette souffrance je la dépose dans le coeur de mes enfants, dans le coeur de mes amis(es. Des dégats sentimentaux ca fait. Quel gachis ! Merci de m’avoir lu. MARIE THERESE GASP

Échecs d’adoption : quels déterminants, quelle prévention ?
16 février 2013, par Sand   [retour au début des forums]

Bonjour Marie-Thérèse et merci de rappeler ici l’importance d’avoir un intérêt profond, sincère et sans crainte, pour l’histoire "d’avant" et le vécu de son enfant. Votre propos me fait penser à ce que me racontait une jeune femme de 25 ans, adoptée en Haïti à l’âge de 8 ans. Elle avait vécu des choses très difficiles en Haïti avant son adoption, et en avait gardé des traumatismes psychiques. Au début, elle ne voulait pas en parler à sa famille. Puis avec le temps, elle s’était heurtée au "manque de curiosité" pour sa vie d’avant. Le sujet n’existait pas, tout se passait comme si son existence avant commencé à 8 ans. Le jour de son arrivée, ses parents lui avaient d’ailleurs proposé un biberon... On ne dira jamais assez l’importance d’accueillir l’enfant avec sa véritable histoire, d’être à l’écoute de ce qu’il a à raconter, et de ne pas en rester à des images folkloriques sur le pays d’origine, des clichés entretenus et plaqués sur l’enfant.

Je vous remercie d’être fidèle à notre site, nous sommes sensibles à votre histoire et à celle des enfants réunionnais de la Creuse dont nous parlons à chaque occasion.

Les enfants adoptés d’aujourd’hui ont besoin de la parole de ceux qui l’ont été hier !