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Destruction des mausolées de Tombouctou : un "crime de guerre" selon la CPI


Le Monde.fr avec AFP - 01 Juillet 2012 - La ville de Tombouctou, inscrite jeudi sur la liste du patrimoine mondial en péril par l’Unesco à la demande du gouvernement malien, va-t-elle subir le même sort que les majestueux Bouddhas de Bamyan, en Afghanistan, qui n’ont pas survécu aux talibans et à leurs alliés d’Al-Qaida ? Située à environ 1 000 km au nord de Bamako, Tombouctou est contrôlée depuis le 1er avril par des groupes armés, dont des djihadistes.

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Les mausolées des saints sont "des composantes essentielles du système religieux dans la mesure où, selon la croyance populaire, ils étaient le rempart qui protégeait la ville de tous les dangers", affirme l’Unesco. | AFP/Issouf Sanogo

Surnommée "la cité des 333 saints" ou plus banalement "la perle du désert", inscrite au patrimoine mondial par l’Unesco depuis 1988, elle a été un haut-lieu du tourisme mais était déjà très affectée par la présence dans le nord malien d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

Sept mausolées détruits

Samedi, les combattants d’Ansar Eddine ont détruit au moins trois mausolées de saints musulmans de la ville. Tôt samedi matin, "une équipe d’une trentaine de combattants se sont dirigés vers le mausolée de Sidi Mahmoud, dans le nord de la ville, qu’ils ont encerclé", a expliqué un témoin, travaillant pour un média local, qui a assisté à l’opération. "Certains avaient des armes. Ils n’ont pas tiré. Alors, ils ont commencé par crier : "Allah akbar !, Allah akbar !" ("Dieu est grand ! Dieu est grand !") et avec des pioches et des houes, ils ont commencé par casser le mausolée. Quand un grand bloc du mausolée est tombé sur la tombe, ils ont commencé par crier encore "Allah Akbar !" et après, ils sont allés vers un autre mausolée", a ajouté cet homme

Selon plusieur témoins, les islamistes d’Ansar Eddine ont détruit les mausolées de Sidi Mahmoud, Sidi Moctar et Alpha Moya, en quelques heures. Le groupe armé qui a menacé de s’en prendre à tous les mausolées de Tombouctou a poursuivi ses destructions dimanche. Les combattants se sont attaqués à coups de houes et burins aux quatre mausolées, dont celui de Cheikh el-Kébir, situés dans l’enceinte du cimetière de Djingareyber (sud), selon un témoin présent sur les lieux.

"Un crime de guerre"

Le Mali a appelé dimanche les Nations unies à prendre des mesures après ces destructions "criminelles". "Le Mali exhorte l’ONU   à prendre des mesures concrètes pour mettre fin à ces crimes contre l’héritage culturel de la population", a déclaré la ministre malienne des arts, du tourisme et de la culture, Diallo Fadima, lors d’une réunion de l’Unesco à Saint-Pétersbourg.

La procureur de la Cour pénale internationale (CPI  ), Fatou Bensouda, a déclaré dimanche que la destruction en cours de mausolées était "un crime de guerre" passible de poursuites de la CPI  . "Mon message à ceux qui sont impliqués dans cet acte criminel est clair : arrêtez la destruction de biens religieux maintenant. C’est un crime de guerre pour lequel mes services sont pleinement autorisés à enquêter", a déclaré Mme Bensouda à Dakar.

Elle a précisé que l’article 8 du statut de Rome portant création de la CPI   stipulait que "les attaques délibérées contre des bâtiments civils non protégés qui ne sont pas des objectifs militaires constituent un crime de guerre. Cela inclut les attaques contre les monuments historiques, tout comme la destruction de bâtiments dédiés à la religion".

Les 333 saints de la ville

La cité a été fondée entre le XIe et le XIIe siècle, selon les documents, par des tribus touareg. Les mausolées de saints musulmans sont considérés comme des protecteurs dans la ville. "Il y a 333 saints à Tombouctou, on sait exactement où ils sont enterrés, entre les cimetières, les mausolées ou de simples tombeaux. Il y a 16 mausolées, bien construits", généralement en terre crue, "les sépultures sont là, on peut les visiter", explique, sous couvert d’anonymat, un expert malien de ces questions, originaire de la ville.

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Située à la lisière du Sahara à un millier de kilomètres au nord de Bamako, la ville est surnommée la "Cité des 333 saints" ou la "Perle du désert". Crédits : AFP/Issouf Sanogo

Selon lui, ces personnages vénérés, qui valent à Tombouctou son surnom de "cité des 333 saints", "représentent ceux que, dans la culture occidentale, on appelle saints patrons". Il y en a qui sont sollicités "pour les mariages, pour implorer la pluie, contre la disette..." Les mausolées des saints ont une grande importance à Tombouctou et sont "des composantes essentielles du système religieux dans la mesure où, selon la croyance populaire, ils étaient le rempart qui protégeait la ville de tous les dangers", affirme l’Unesco sur son site.

Ces sites, importants lieux de recueillement, sont situés en ville ou dans des cimetières en périphérie de la cité avec des tombes portant des stèles et autres insignes funéraires. Les cimetières de Sidi Mahmoud, dans le nord de la ville, et d’Alpha Moya (ou Alpha Moya Idjé Tjina Sare), dans l’est de la cité, sont parmi les mausolées les plus visités par les pèlerins. Ces deux mausolées et celui de Sidi Moctar (ou Sidi el Moctar), dans le nord-est de la ville, sont les trois qui ont été détruits samedi par les islamistes dAnçar Eddine, prônant l’application de la charia (loi islamique) à travers tout le Mali. Ançar Eddine va continuer la démolition de tous les sites similaires, "sans exception", selon un de ses porte-parole, Sanda Ould Boumama. Tombouctou compte également trois grandes mosquées historiques (Djingareyber, Sankoré et Sidi Yahia).

Milliers de Manuscrits

La ville est également célèbre pour ses dizaines de milliers de manuscrits, dont certains remontent au XIIe siècle, et d’autres de l’ère pré-islamique. Ils sont pour la plupart détenus comme des trésors par les grandes familles de la ville.

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Des manuscrits dans une bibliothèque de Tombouctou. | AFP/Evan Schneider

Avant la chute de Tombouctou aux mains des groupes armés, environ 30 000 de ces manuscrits étaient conservés à l’Institut des hautes études et de recherches islamiques Ahmed Baba (Ihediab, ex-Centre de documentation et de recherches Ahmed Baba), fondé en 1973 par le gouvernement malien. Possession des grandes lignées de la ville, ces manuscrits, les plus anciens remontant au XIIe siècle, sont conservés comme des trésors de famille dans le secret des maisons, des bibliothèques privées, sous la surveillance des anciens et d’érudits religieux. Ils sont pour la plupart écrits en arabe ou en peul, par des savants originaires de l’ancien empire du Mali.

Ces textes parlent d’islam, mais aussi d’histoire, d’astronomie, de musique, de botanique, de généalogie, d’anatomie... Autant de domaines généralement méprisés, voire considérés comme "impies" par Al-Qaida et ses affidés djihadistes.

Des bureaux de l’Ihediab ont été saccagés plusieurs fois en avril par des hommes en armes, mais les manuscrits n’ont pas été affectés. Par mesure de sécurité, ils ont été transférés vers un lieu "plus sécurisé", selon des défenseurs maliens de ce patrimoine. Dans une déclaration commune diffusée le 18 juin, les bibliothèques de Tombouctou affirment qu’aucun détenteur de manuscrit n’a été menacé, mais soulignent que la présence des groupes armés les "met en danger".

En plus de la ville de Tombouctou, l’Unesco a aussi inscrit jeudi sur la liste du patrimoine mondial en péril le Tombeau des Askia, un site édifié en 1495 dans la région de Gao, autre zone sous contrôle de groupes armés depuis fin mars. Des combats, qui ont fait au moins 20 morts, ont opposé mercredi à Gao des combattants touareg et des islamistes. Ces derniers en ont pris le contrôle total, selon de nombreux témoins.


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Publié sur OSI Bouaké le lundi 2 juillet 2012

 

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5 juillet 2012, par Sand   [retour au début des forums]

Des destructions au nom de la pureté des origines

Libération - 2 juillet 2012 - Par JEAN-PIERRE PERRIN

Comme les talibans, les fondamentalistes maliens s’inspirent du courant iconoclaste, présent depuis la naissance de l’islam.

En 1221, le Mongol Gengis Khan rase les plus belles cités de la délicate civilisation arabo-persane mais épargne les bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan. En mars 2011, les talibans n’auront même pas cette mansuétude. Ils détruiront les deux statues géantes, la ville, le musée de Kaboul et feront même un autodafé des quelque 55 000 livres rares de la plus vieille fondation afghane.

Ce crime ne résulte nullement d’un coup de folie. Il avait été totalement prémédité, ayant même fait l’objet de discussions au sein de la Choura (grand conseil) qui regroupe les chefs du mouvement. Le décret du 26 février 2001, prononcé par le mollah Omar sur les recommandations d’un collège de hauts religieux de Kandahar, le montre bien. Avant les talibans, d’autres conquérants musulmans s’en étaient déjà pris aux deux bouddhas, cherchant à leur briser les membres et à effacer leurs visages.

La Mecque. La destruction des bouddhas de Bamiyan s’inscrit dans la droite ligne d’un courant iconoclaste qui existe depuis la naissance de l’islam. Il se fonde notamment sur une sourate du Coran exhortant les fidèles à guerroyer les statues, assimilées à des idoles : « Ô vous qui croyez ! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées et les flèches divinatoires sont une abomination et une œuvre du Démon. Evitez-les. Peut-être serez-vous heureux. » Et sur l’exemple de Mahomet qui, selon la tradition, renversa les idoles entourant la Kaaba, la pierre noire de La Mecque, effaça les figures peintes à l’intérieur du temple, allant jusqu’à détruire, puis enterrer la statue de Hubal, une divinité lunaire, sous le seuil d’une maison pour que quiconque puisse la fouler en y pénétrant. Cette guerre aux sculptures s’inspire sans doute de l’Ancien Testament où Yahvé exigea leur destruction pour que le peuple hébreu puisse s’installer sur la Terre promise.

En Afghanistan, les mausolées des saints avaient été ostracisés par les talibans mais pas détruits. A Tombouctou, Ansar ed-Dine les a détruits purement et simplement, le culte des saints étant assimilé à de la superstition.

Dans l’idéologie des talibans comme dans celle d’Ansar ed-Dine, on retrouve le fondamentalisme des origines et l’on peut suivre sa généalogie depuis Ibn Hanbal, à Bagdad au IXe siècle, le Damascène Ibn Taymiyyah, au XIVe siècle, qui proclama de terribles fatwas contre les alaouites, Mohammed ibn Abd al-Whahhab, au XVIIIe siècle, un obscur prédicateur qui professa une idéologie encore plus rigoriste et dont l’alliance avec la maison des Saoud permit de fonder le royaume qui porte son nom. Pour eux, « Allah tout-puissant est le seul vrai sanctuaire et tous les autres sanctuaires doivent être fracassés. » C’est pourquoi, en avril 1802, le chef de tribu Abdelaziz ben Saoud à la tête des wahhabites envahit l’Irak, razzie les villes saintes chiites de Najaf et Kerbala, détruit les sanctuaires, dont celui de l’imam Hussein et son tombeau.

« Esprit de la Lettre ». Très vieil arbre, le fondamentalisme iconoclaste d’Ibn Hanbal, des wahhabites et salafistes (de salaf, « les pieux devanciers » ) continue de bourgeonner jusqu’à aujourd’hui. « A chaque fois, relève le grand intellectuel iranien Daryush Shayegan (1), il s’agit de s’attaquer à l’essentiel, tantôt à la mystique, tantôt à la philosophie, tantôt à la liberté de penser. La méthode préconisée est toujours la même : retrouver la Loi pure et dure, rester fidèle à l’esprit de la Lettre, et retourner au passé glorieux des origines, ne pas s’engager dans des spéculations spécieuses, quitte à se damner pour l’éternité. C’est là l’aspect strictement exotérique, souverain, indiscutable de l’hégémonie exclusive de l’interprétation littéraliste ou, si l’on veut, la dictature inébranlable de la religion réduite à son dénominateur le plus commun. »

(1) « La conscience métisse », éd. Albin Michel, 2012, 272 pp., 22,30 €.