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Des boîtes de la mémoire pour les orphelins du Sida

A noter dans vos agendas : le 14 décembre 2009, une conférence à l’Essec avec Philippe Denis...


En Afrique du Sud, le dominicain Philippe Denis a imaginé pour les enfants dont les parents ont été emportés par la maladie un objet intime conservant la trace des disparus. Les souvenirs déposés dans cette boîte de la mémoire leur permettent d’atténuer la douleur de la perte et ainsi de mieux grandir.

Lorsque Kwanele, 13 ans, s’est arrêtée au pas de la porte, un drôle de silence a soudain envahi la pièce. Quelques secondes de pause, de recueillement. Le calme qui saisit devant une tombe, quand, imperceptiblement, les mains se joignent et les regards tombent. « C’est là », souffle la fillette en désignant une petite boîte en bois peinte en vert et bleu rangée dans une coiffeuse, disposée dans la pièce la plus confortable de cette maison typique de Nkandla, dans le Kwazulu-Natal en Afrique du sud. La plus secrète aussi : la chambre de son oncle parti travailler à Johannesburg.

Kwanele s’assoit sur le lit immense, débordant d’oreillers, et soulève délicatement le couvercle en bois. Du bout des doigts, elle en sort la photo un peu jaunie d’un jeune homme accroupi. « C’est mon père », dit-elle. La boîte contient également quelques dessins. Des reliques. Tout ce qui lui reste de ses deux parents, morts du sida   en 2007. Kwanele vit aujourd’hui avec sa grand-tante. « J’ouvre cette boîte lorsque je pense à eux », confie-t-elle.

Ce trésor, c’est sa Memory Box, la « boîte de la mémoire », une méthode lancée par Sinomlando, une association à destination des orphelins du sida  , soutenue par le Secours catholique, créée par Philippe Denis, un dominicain liégeois installé en Afrique du Sud depuis 20 ans. Ils seraient 1 million en Afrique du Sud, dont la moitié vit dans le Kwazulu-Natal, et particulièrement ici, au cœur du pays zoulou. Impossible de ne pas s’en rendre compte : Nkandla est une ville quasiment sans trentenaires, peuplée d’enfants, de jeunes et de vieillards.

Un monde sans parents. Il doit faire 15 °C : le vent humide de l’hiver austral balaie les collines couleur de paille, s’engouffre dans les cases en terre crue. Le lieu a connu son heure de gloire. La ville d’où est originaire Jacob Zuma, le président de l’Afrique Sud, fut le théâtre de l’épopée de Shaka, le roi zoulou qui, au XIXe siècle, s’est construit un royaume aussi grand que la France au terme de batailles sanglantes.

Mais aujourd’hui, la grandeur zouloue semble bien loin. Tout contraste ici avec la modernité des villes aux alentours : les routes sont grignotées de pot holes, ces nids de poules qui ralentissent les quelques voitures s’y aventurant. Des lignes à haute tension traversent la vallée, mais la plupart des cases ne sont pas reliées au réseau électrique. Et si la mort rôde toujours, elle a pris le nom d’un mal plus sournois, mais sans doute aussi implacable que la fureur du roi Shaka, le sida  .

Ici, le taux de prévalence, soit le pourcentage d’adultes sexuellement actifs infectés par le VIH  , monte à 40 %, soit deux fois plus que le taux moyen en Afrique du Sud, déjà l’un des plus forts au monde : 1 million de personnes séropositives pour 6 millions à 7 millions d’habitants. Dans certains cimetières de Pietermaritzburg, la capitale de la province, des trous béants attendent les cercueils. Débordés, les croque-morts ont creusé des tombes pour prendre de l’avance.

Comment expliquer une telle hécatombe ? Le pays paye des années de retard dans la mise en place d’une politique de prévention efficace. Le précédent président, Thabo Mbeki, a longtemps remis en cause le lien entre VIH   et sida   et sous-estimé l’impact de la maladie. Pire, il s’est exprimé pour dire que les antirétroviraux étaient « dangereux ». Politique à laquelle Jacob Zuma semble avoir tourné le dos, même si les messages de prévention et d’incitation à l’usage du préservatif restent rares comparés à l’étendue de la contamination. La pauvreté et la séparation économique héritée de l’apartheid ont fait le reste.

« Le régime a concentré la population noire dans des territoires réservés, explique Philippe Denis. Pour faire vivre leur famille, les hommes ont dû quitter leur foyer et travailler dans les grandes villes, très loin. Or, ils y fréquentent des prostituées, sont infectés puis infectent leurs femmes quand ils reviennent au village, le préservatif n’étant pas entré dans les mœurs. Mais ce n’est pas tout, le taux élevé de viols, plus de 50 000 par an, dans une société très criminogène, explique également la propagation du virus. »

Les enfants se retrouvent bientôt seuls, confiés aux grands-parents, à la famille élargie. D’autant plus déstabilisés que, dans la culture zouloue, ils ne sont pas autorisés à poser de questions. Et encore moins lorsqu’il s’agit du sida  . Dans une société où on ne parle ni de mort ni de sexualité, le VIH   est le tabou suprême. À Nkandla, personne ne dit « sida   » : les habitants le nomment « lesi isifo » (« cette maladie-là »). La mort des parents est même parfois cachée aux enfants, lorsque, par exemple, ceux-ci sont des travailleurs migrants qui ne sont pas décédés à la maison. « Auparavant, la culture zouloue prévoyait des rituels pour annoncer la mort de leurs parents aux enfants en bas âge, explique Philippe Denis. Une grand-mère, par exemple, était chargée de chuchoter la nouvelle à l’oreille de l’enfant endormi. Ou bien, le jour de l’enterrement, les hommes faisaient tourner plusieurs fois celui-ci à l’endroit où le corps de son père ou de sa mère avait été déposé.

Cela permettait au moins une communication symbolique, a minima. Mais aujour­d’hui, ces méthodes ont été délaissées et beaucoup d’enfants restent sans réponse à leurs questions. » Entourés par la mort et le silence. Comment grandir dans ce contexte ?

Lorsque Philippe Denis arrive en Afrique du Sud dans les années 1990, il découvre le mal-être de ces orphelins. Il en adopte plusieurs et forme une famille. Adolescent, l’un d’entre eux, Djaboulani, éprouve le besoin de revoir l’orphelinat de son enfance. « Sur le chemin du retour, il m’a posé la question suivante : quel est le nom de ces enfants ? Ils avaient tous un nom donné par l’orphelinat, mais lui voulait connaître le prénom que leur avaient donné leurs parents. Il était hanté par la question de ses origines. Je pensais jusqu’alors qu’il suffisait de les aimer, de les nourrir et de les loger, mais les orphelins crèvent de ne pas connaître leurs racines. »

Philippe Denis se forge alors cette conviction : un enfant doit connaître son histoire, aussi douloureuse que celle-ci puisse être, pour rendre possible sa « résilience ». Un concept popularisé en France par le psychiatre et éthologue Boris Cyrulnik, soit « la capacité universelle qui permet à une personne de prévenir, réduire ou surmonter les effets négatifs de l’adversité ». Renaître de sa souffrance.

Mtunzini, à deux heures de Durban. Sinomlando a réuni, dans un hôtel de cette station balnéaire, une trentaine d’orphelins de 6 à 13 ans, pour la première étape du processus des boîtes de la mémoire. Assise sur le coco de la salle de réunion, Nombuselo, 11 ans, s’applique, tire la langue, comme tous les élèves studieux. Elle trace d’abord une première ligne avec sa règle. Ensuite, une autre, juste au-dessus. Puis elle ferme le rectangle, esquisse une perspective, se trompe, gomme et rectifie l’angle. La forme apparaît peu à peu : un parallélépipède long et étroit sur presque toute la longueur de sa feuille de cahier, avec deux poignets de chaque côté. Un cercueil. C’est le deuxième que la petite fille dessine ce matin. Le premier, elle l’a esquissé lorsque Philisiwe, la responsable du camp, robuste femme à la voix de crooneuse, formée au travail de mémoire par Sinomlando, lui a demandé de dessiner ce qui la mettait en colère, diniwe, en zoulou. Cette fois-ci, l’objet funèbre exprime sa tristesse, dumele. Deux cercueils, pour son père et sa mère, tous deux morts du sida  .

Mettre enfin des mots sur les sentiments que les enfants éprouvent, c’est le premier objectif de ce camp. « L’idée est de les aider à prendre conscience de la perte de leurs parents, mais aussi de les convaincre qu’ils ont en eux les capacités pour aller de l’avant », explique Philisiwe. L’enfant glisse ainsi dans un cahier intitulé le Livre du héros un arbre généalogique, une lettre adressée au parent disparu, mais également une « rivière de la vie » : le dessin d’un fleuve où, sur la rive gauche, il situe les belles choses, une fête d’anniversaire, l’entrée à l’école primaire. Et sur la droite, les mauvaises, comme la mort des parents symbolisée par des tombes. Cela l’oblige à rechercher dans sa mémoire ces moments, à les dater.

« La vie est une rivière, explique ensuite Philisiwe aux enfants. Parfois, nous nous ­arrêtons sur la rive des bonnes choses, parfois, sur celle des mauvaises, comme lorsque vos parents sont morts. Mais la rivière coule toujours, et si elle disparaît, cela veut dire qu’elle a débouché dans la mer... » Le dernier jour du camp, l’enfant explique chacun de ses dessins à l’animatrice. Son récit est enregistré sur une cassette qui sera déposée dans sa boîte de la mémoire. Difficile de quantifier la réussite d’une telle entreprise, de mesurer la résilience.

Une chose est certaine : la boîte change la vie des enfants. « Je suis contente d’avoir vu qu’il y avait d’autres orphelins », confie ainsi à la fin du camp Nokwetemba, petite orpheline de 6 ans à la voix éraillée. De retour dans leur famille, les enfants sont suivis par des animateurs, appelés « médiateurs de la mémoire », des membres d’associations locales, formés au travail de mémoire par Sinomlando. Comme Nonhlanhla et Lindiwe qui, à Nkandla, visitent régulièrement les familles pour inciter l’enfant à utiliser sa boîte. Ce jour-là, elles vont voir Sitembiso, 12 ans. Le garçon, qui a perdu sa mère en 2008 et ne connaît pas son père, a participé à un camp en avril 2009. Aujourd’hui, sa Memory Box trône au-dessus d’un grand bahut un peu foutraque, seul meuble d’une pièce ouverte aux vents. L’enfant est élevé désormais par sa grand-mère et sa tante Sikakane, 32 ans, l’une des samgoma de Nkandla, une guérisseuse.

Chaque jour, Sikakane reçoit dans sa hutte les malades du quartier. Elle jette devant eux une poignée de coquillages et laisse parler en elle les ancêtres qui la renseignent sur le mal dont souffrent les hommes. Mais ceux-ci restent étonnamment muets lorsqu’il s’agit du sida   : « Les ancêtres ne connaissent pas cette maladie, confie-t-elle. Ils ne peuvent rien faire contre le sida  . » Ni contre la douleur des orphelins. Alors lorsqu’elle a vu son neveu se refermer sur lui, pleurer après la mort de sa mère, elle s’est sentie impuissante.

« Tout a changé avec la boîte de la mémoire. Comme si celle-ci était magique. Sitembiso criait, pleurait beaucoup et lorsqu’on lui demandait pourquoi, il ne savait pas répondre. Aujourd’hui cela va beaucoup mieux. Il joue avec les autres enfants comme avant. » La boîte l’a changée, elle aussi. « Lorsque je voyais Sitembiso si triste, j’éprouvais des remords, aujourd’hui je me sens mieux. Nous avons cherché ensemble des photos de sa mère. Nous parlons d’elle souvent. Et lorsque je revois son visage, cela me fait du bien à moi aussi. »

Dans certaines familles, l’enfant a même acquis une importance nouvelle, comme chez Thembeka, petite fille aux cheveux courts et au regard pétillant. Peu à peu, sa boîte est devenue le réceptacle de tous les documents importants de la famille. Sa grand-mère Tholwapi, 74 ans, lui demande même sa permission pour chercher un papier dans la Memory Box. « J’y garde également les bulletins scolaires de mes amis », confie la fillette. Le principe commence même à faire des émules chez les plus âgés, comme pour Tholakhele, la grand-tante de Kwanele. À 57 ans, elle voit peu à peu disparaître les plus jeunes, tous touchés par le sida   : l’une de ses filles est malade et sa petite-fille également... Alors, elle s’est dit qu’elle pourrait elle aussi faire un travail de mémoire. « J’aimerais transformer le coffre que l’on m’a offert à mon mariage en Memory Box. J’y mettrais, par exemple, les habits traditionnels zoulous pour qu’à ma mort mes petits-enfants connaissent leurs racines, leur culture. Ça leur permettra de mieux grandir. »

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(c) Patrick Delapierre

La méthode de Sinomlando est déclinée dans d’autres pays, en Centrafrique et au Rwanda, là où les guerres ou le génocide ont privé les enfants de leurs parents. À chaque fois, la boîte de la mémoire oppose à la violence de la perte la douceur des souvenirs heureux. « Elle permet à l’enfant de se réapproprier son histoire, au lieu de la subir », affirme Philippe Denis. Boris Cyrulnik, dans la préface du livre Les enfants aussi ont une histoire, de Philippe Denis, parle de « sépulture affectueuse où l’enfant et ses parents disparus échangent encore quelques mots ». C’était sans doute cela, le silence de Kwanele : le calme qui saisit devant une tombe, lorsqu’en son for intérieur on souffle quelques mots apaisés à l’être aimé.

19.11.2009, Anne Guion, La Vie


Le Secours catholique, en partenariat avec La Vie, l’Essec et la Fondation Air France, présente une exposition des photos de Patrick Delapierre, qui a accompagné Anne Guion en Afrique du Sud. Elle aura lieu dans l’atrium de l’Essec à la Défense, du 1er au 22 décembre 2009. Notre reporter Anne Guion animera, le 14 décembre 2009, une conférence à l’Essec, avec les interventions de Philippe Denis, à l’origine du projet des boîtes de la mémoire, et Daniel Verger, directeur de l’action internationale du Secours catholique-Caritas France. L’exposition sera ensuite accueillie au siège national d’Air France, à Roissy, en janvier, et dans d’autres lieux à Paris et en province au cours de l’année 2010. Rens. : 01 45 49 73 00.

.: Les Enfants aussi ont une Histoire :.

Invitation pour la conférence - expo photo

Lundi 14 decembre 18h à l’ESSEC


Publié sur OSI Bouaké le mercredi 9 décembre 2009

 

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la grève du RER A aura eu raison de ma volonté d’aller à cette conférence...vraiment dommage...

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