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De l’importance du contexte culturel dans la schizophrénie

Les schizophrènes américains entendent souvent des voix violentes. Celles qui parlent aux Indiens leur disent de faire le ménage


Science & santé - 08.08.2014 - Repéré par Claire Levenson -

La schizophrénie touche plus de 50 millions de personnes à travers le monde, mais la façon dont la maladie s’exprime varie beaucoup selon le contexte culturel.

L’anthropologue de Stanford Tanya Luhrmann a interviewé soixante schizophrènes sur leurs hallucinations auditives aux Etats-Unis, au Ghana et en Inde. Les résultats de cette enquête ont d’être publiés dans le British Journal of Psychiatry.

Alors que la plupart des schizophrènes américains interviewés entendent des voix menaçantes et agressives qui leur ordonnent parfois de commettre des actes violents, les Indiens entendent des voix familières (souvent celles de membres de la famille) leur commandant d’accomplir des tâches ménagères. Les Ghanéens ont plutôt tendance à entendre Dieu.

Aucun Américain interviewé n’affirme que ces hallucinations auditives sont agréables : ils les considérent comme des « bombardements », comme une atteinte à leur intégrité psychique. De leur côté, les patients indiens et ghanéens décrivent leur interaction avec ses voix comme plutôt positive, sans utiliser la terminologie de la maladie mentale.

En décrivant leurs voix, les schizophrènes américains parlent de guerre, de torture et de suicide, alors que les Indiens évoquent la cuisine, le ménage et le sexe.

De nombreux schizophrènes indiens expliquent que ces voix sont espiègles, voire amusantes, comme une manifestation d’esprits magiques. Et dans une société religieuse comme le Ghana, le fait d’entendre des voix divines ne semble pas complètement anormal.

Selon les auteurs de l’article, ces deux réactions correspondent en partie aux façons différentes d’aborder le concept d’identité en Occident par rapport à d’autres types de sociétés.

« Je pense que ces différences sont liées au fait que dans une société où nos pensées sont quelque chose de très privé et où les esprits ne parlent pas, les gens se sentent plus agressés lorsqu’ils entendent ces voix », écrivait Luhrmann en 2013.

Alors que la culture occidentale a tendance à valoriser l’indépendance et le contrôle de soi, dans d’autres cultures, les individus se considèrent comme avant tout faisant partie d’une communauté, et valorisent l’interdépendance.

« Les voix violentes et hostiles entendues par les patients dans les sociétés occidentales ne sont peut-être pas des caractéristiques inévitables de la schizophrénie », conclut Luhrmann.

Ce ne serait donc pas la maladie mentale elle-même qui crée la violence, mais la façon dont la culture américaine a façonné les symptômes de la maladie. Ce qui expliquerait peut-être pourquoi de nombreux schizophrènes américains passent à l’acte de manière violente lors de fusillades dans des écoles ou des cinémas, alors que dans d’autres pays, des maladies mentales similaires ne mènent pas à autant de violence.

Les auteurs expliquent que ces conclusions peuvent avoir des implications cliniques. D’après l’expérience des schizophrènes indiens et ghanéens, on peut déduire que tenter de faire taire les voix à tout prix –notamment en prescrivant des médicaments– n’est peut-être pas toujours le traitement idéal. Une autre approche consisterait à améliorer le rapport des schizophrènes avec leurs propres hallucinations auditives.

Dans cette veine, une équipe de professeurs de l’University College London a récemment utilisé un programme informatique afin que des patients schizophrènes puissent créer des avatars modelés d’après leurs hallucinations.

L’idée est de permettre aux patients de converser avec la « chose » qui leur parle sans cesse, comme une façon d’accepter l’existence de cette voix plutôt que de la repousser. Cette approche non médicamenteuse a donné de bons résultats sur de petits échantillons, et d’autres études sont en cours.


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Publié sur OSI Bouaké le lundi 18 août 2014

 

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Réinventer l’eau chaude tous les matins : 1965, Georges Devereux publie "La schizophrénie, psychose ethnique" dans son essai d’ethnopsychiatrie générale. Depuis, de nombreux chercheurs, anthropologues et psychologues, ont travaillé et soigné des personnes dans le respect de leurs attachements, et sont intervenus des sociétés afin de soutenir les capacités culturelles à dépathologiser ces phénomènes et à intégrer ceux qui les vivent. En Suisse et en France, les "entendeurs de voix" font entendre les leurs au sein d’une association... Devereux a travaillé aux Etats Unis auprès des indiens mohaves... J’ai du mal à croire que les chercheurs américains ignorent l’existence de l’ethnopsychiatrie !