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Côte d’Ivoire : un dispensaire pour ceux qui "disent des n’importe quoi"


Par Frédérique Drogoul | Médecin psychiatre | 25/06/2008

Nous avons rencontré Jeannette en 1989. La nuit était tombée, je me souviens que nous profitions de cette fraîcheur pour échanger gaiement avec les pensionnaires, dans « la cour de La Borde ». Jeannette a été conduite à nous, au centre de santé Victor Houali à Trinle-Diapleu, par des personnes de sa famille et se tient là, méfiante mais pas apeurée : elle observe avec curiosité ce spectacle étrange, cette petite bande de Blancs, dont on dit au village que certains sont des malades mentaux. Mais lorsque son père tente de s’expliquer, elle l’insulte en yacouba et commence à s’agiter. Ses enfants se mettent à pleurer. Avec l’aide des jeunes accompagnateurs du village, nous tentons de débrouiller l’histoire.

Essayer de calmer les tempêtes psychiques

Depuis plusieurs semaines, ils le confirment, elle erre en brousse avec ses enfants, parlant seule, insultant les gens. Un féticheur a été consulté mais les bénéfices n’ont duré que quelques jours. Et personne n’a trouvé d’explication à son état : quand elle est dans la cour familiale, les querelles dégénèrent très vite, elle casse des choses et elle a souvent été attachée. Elle accuse sa famille de vouloir la tuer mais ses propos paraissent souvent incompréhensibles : « Elle dit des n’importe quoi »... Elle se sauve en brousse et revient, poussée par la rage, la faim et le souci qu’elle a de ses enfants.

Camille, l’aîné, écarquille des yeux effrayés, Léonie a manifestement de la fièvre et Caroline dort sur le pagne que sa mère a installé pour elle. Jeannette accepte que je m’occupe de sa fille (du Doliprane bébé et un bain) et reste à mes cotés. Mais elle part souvent invectiver le groupe un peu plus loin, revient furieuse, disant qu’elle veut s’en aller avec ses enfants, puis se pose à nouveau mais repart en criant.

Je revois encore Philippe, patient hospitalisé depuis de nombreuses années à La Borde, expliquant à Jeannette pourquoi elle peut prendre le comprimé que nous lui proposons, avant d’aller dormir dans une case tout près qui a été aménagée pour elle et ses enfants. Nous passerons le reste du séjour avec elle, qui retrouve peu à peu le sourire et sa beauté de jeune femme.

Il faudra du temps, et même des années, pour débrouiller avec elle l’écheveau compliqué de ses relations aux autres et des tempêtes psychiques qui l’assaillent de façon répétée. Mais quand nous sommes partis, cette année-là, Jeannette a demandé qu’on laisse pour elle ce traitement qui l’apaisait. Et César, qui avait assuré toutes les traductions et surtout participé à nos questionnements sur ce qu’il convenait de faire, a pris naturellement le relais.

Presque vingt ans plus tard, Jeannette est tristement décédée, très probablement du sida  . Léonie a deux enfants, et avec la guerre, tous ont perdu trace de Camille, parti vivre depuis longtemps chez son père. Mais le centre de santé Victor-Houali est ouvert à l’entrée du village et accueille les malades psychiatriques de la région de Man, parfois de plus loin.

Des cuisines du Loir-et-Cher à la psychiatrie ivoirienne

L’histoire a commencé il y a bien longtemps, dans les années 50. Un soldat yacouba parti se battre en Indochine pour l’armée française en revient avec une maigre pension et un fils métis : Michel Blond. A quatorze ans, celui-ci quitte Man pour la France, confié par son père à un couple de coopérants qui deviendront une affectueuse nouvelle famille.

Des années plus tard, en 1973, Michel devient cuisinier dans une clinique psychiatrique du Loir-et-Cher, La Borde, lieu de soin emblématique du courant de la psychothérapie institutionnelle depuis la fin des années 50. Etre cuisinier à La Borde, c’est savoir accueillir les patients insomniaques du petit matin, puis au fil des tâches de la journée, tous ceux et toutes celles qui viennent là s’ancrer à la vie et sortir de leur monde chaotique.

Depuis toujours, un groupe de parole, animé chaque semaine par Jean Oury, psychiatre et fondateur de la clinique, rassemble les cuisiniers et les aide à soutenir cette posture soignante difficile, faite de disponibilité et de vigilance, donnant un rythme, une ossature, à la vie quotidienne. Et « ambiancer », Michel et ses copains René et Jacques savent le faire, tout en préparant de délicieux repas : la cuisine est un lieu de reconstruction magique pour nombre de pensionnaires.

Alors, en 1982, quand il décide de repartir en Côte d’Ivoire, dans sa région de Man, à Trinle-Diapleu, le village natal de son père, c’est une autre histoire qui va s’écrire entre Michel, son village et les Labordiens.

En effet, chaque année, des patients et des soignants de la clinique partent passer trois semaines au village tandis que chaque été, un (et parfois deux) villageois viennent pour trois mois en stage à la clinique. Pour les pensionnaires de La Borde, ces séjours ont toujours permis un apaisement et une ouverture curieuse et confiante vers les autres.

Portés par la qualité du lien proposé par les jeunes villageois choisis comme accompagnateurs, et par le rythme de la vie au village, ils découvrent une temporalité tirée au hasard de rencontres chaleureuses, la proximité rassurante du quotidien (l’eau de la pompe au milieu des rires, le feu qui rougeoie sous la marmite), une liberté de circuler comme tous, au travers des cours ouvertes et toujours accueillantes. Et de retour en France, quelque chose tient bon, grâce à l’association La Borde Ivoire : son atelier, ses ventes aux enchères et l’accueil chaque été d’un villageois qui apporte des nouvelles de là-bas.

Au début, le village n’avait ni dispensaire ni eau potable

Les premières années, les médecins du groupe des Labordiens assuraient les consultations médicales (interminables au début) car le village n’avait pas de dispensaire, parfois pas même de l’eau potable. Les pompes étaient souvent cassées, et dans une zone infestée de paludisme et autres maladies tropicales, l’eau du marigot décimait les enfants, faute de soins simples et surtout de prévention. Un petit stock de médicaments indispensables avait pu être confié aux villageois qui avaient appris à les utiliser en travaillant avec nous et lors des stages en France.

Pendant le séjour de 1989 (j’accompagne alors le psychiatre Philippe Bichon qui porte cette aventure depuis 1983), les villageois nous présentent Zopcita, une vieille femme en haillons, qui délire depuis de nombreuses années et injurie tout le monde. Les enfants lui jettent des pierres mais son fils n’a jamais perdu patience et garde pour elle une bienveillance vigilante.

Avec Zopcita et Jeannette, nous sommes pour la première fois confrontés à la maladie mentale en Afrique, et interrogés sur ce qu’il convient de faire. Le projet de dispensaire médical (il fallait le construire pour que l’Etat ivoirien y affecte un infirmier) s’est alors enrichi avec l’idée d’un lieu de soins pour les personnes affectées de troubles mentaux, que nous rencontrions plus nombreuses à chacun de nos séjours.

Soutenu activement en France par une association qui regroupe des patients et des soignants de La Borde, leurs familles et leurs amis, le centre de santé Victor-Houali a été inauguré en 1996. Il porte le prénom d’un patient de La Borde, décédé d’une fièvre maligne le jour de notre arrivée au village, lors de son septième voyage. Personnage généreux et formidable, anarchiste et pote, Victor s’était depuis des années replié sur son monde psychique chaotique mais son ancrage avec le village était parvenu à le tenir éloigné d’une dérive irrémédiable dans la folie.

Un lieu de soins précieux pour des patients de l’ouest de la Côte d’Ivoire

Sans subventions institutionnelles, avec des moyens modestes mais durables, le centre de santé a été construit peu à peu, avec beaucoup d’inventivité, et surtout d’implication de tout le village. Qu’il s’agisse de la conception, des plans, de la construction et à présent du fonctionnement, les décisions ont toujours été prises avec l’équipe mais aussi avec le « glinda mm » , groupe des vieux sages, ors de larges assemblées pour les moments importants.

En 2003, quand la guerre a soufflé sur le village, l’activité du centre de santé s’est presque arrêtée. Mais le centre n’a jamais été fermé : il n’a été ni pillé ni dévasté car il était protégé par les fils du village. Originaires du sud de la Côte d’Ivoire, l’infirmier et le médecin sont partis et ils ne reviendront pas. Les voyages des Labordiens ont été suspendus avec la crise mais le docteur Philippe Bichon a toujours assuré les deux voyages annuels. Il était là lors de la prise de Man en novembre 2002.

En 2008, l’activité reprend mais beaucoup de choses sont à reconstruire. L’équipe a un vrai savoir-faire mais les troubles passés ont laissé comme une ombre : ils manquent d’initiatives et l’accueil des patients perd en qualité. Sans infirmier, ils sont un peu désorientés mais les patients arrivent, à nouveau très nombreux. A notre départ, heureusement, ils semblaient avoir retrouvé leur énergie. Il faut refaire toutes les démarches pour obtenir la nomination d’un infirmier, signer une convention avec le ministre de la Santé et continuer à trouver en France de quoi en soutenir le fonctionnement.

Vingt-cinq années de travail : on vieillit, on se fatigue ! Mais le village est sorti de la tourmente et le centre de santé redevient un lieu de soins précieux pour des patients de l’ouest de la Côte d’Ivoire, qui viennent même parfois d’Abidjan. Ce qui, en soi, est un bel indice de normalisation politique en Cote d’Ivoire.

Quels soins, pour quelles folies ? Rendez-vous pour un prochain article, Côte d’Ivoire : des guérisseurs à la médecine de l’homme blanc.


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Publié sur OSI Bouaké le mercredi 30 juillet 2008

 

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31 juillet 2008, par Sand   [retour au début des forums]

Merci à Frédérique pour raconter cette belle histoire. J’ignorais l’existence de ce centre et de cette coopération entre La Borde et ce village... Après la guerre, il va falloir soigner les soignants pour les aider à retrouver motivation et espoir dans l’avenir. Pas facile de redémarrer presque à zéro après plus de 20 ans d’exercice. Bon courage à tous ceux du dispensaire et de La Borde pour continuer cet important travail !