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Côte d’Ivoire : le scrutin de la deuxième chance


Le Monde | 05.12.11 | Jean-Philippe Rémy |

Johannesburg, correspondant régional - Des élections, les Ivoiriens ont appris à se méfier. La présidentielle de 2010 avait été annoncée comme le scrutin du retour à la normale après une période d’incertitudes depuis le coup d’Etat du général Guéï (à Noël 1999). En fait de conclusion à une décennie de crises (rébellion, séparation Nord-Sud, troubles divers), la Côte d’Ivoire a eu droit à une explication finale mettant aux prises deux candidats au second tour - le président Laurent Gbagbo, arrivé au pouvoir en 2000 lors d’élections "calamiteuses", et son rival, Alassane Ouattara, interdit jusqu’ici de participation - et derrière eux deux camps bientôt armés. Dans le cadre d’une crise impliquant l’Afrique de l’Ouest (Nigeria, Burkina Faso, etc.), une bataille a eu lieu à Abidjan, des massacres dans certaines provinces, accompagnés de destructions. Trois mille morts au bas mot, un chapitre de feu conclu par K.-O. technique avec l’arrestation de Laurent Gbagbo, le 11 avril, dans son bunker, sans clore l’histoire.

Où en est le pays politiquement ?

La Côte d’Ivoire a fait l’expérience de la violence post-électorale. La voici placée devant les défis de la reconstruction post-violence. Il faut se réconcilier, rendre justice aux victimes, remettre le pays en marche et opérer le retour à la normale de la vie politique. Le 11 décembre, l’ex-pôle de stabilité d’Afrique de l’Ouest retourne aux urnes pour élire 255 députés. Il y a certains points communs avec le précédent scrutin, celui de la présidentielle, dont le premier tour avait eu lieu, en octobre 2010, dans une ambiance de fête et d’espoir de tourner la page d’une décennie gâchée, avant de virer au cauchemar lors du second tour. La liste électorale, quoique contestée, est identique. Le président de la Commission électorale indépendante (CEI), Youssouf Bakayoko, siège à nouveau. Il avait proclamé la victoire d’Alassane Ouattara et avait ensuite été exfiltré pendant la descente aux enfers de la période postélectorale, ayant de bonnes raisons de craindre pour sa vie.

Il y a aussi des différences, et elles sont de taille : le Front populaire ivoirien (FPI), le parti du président sortant Laurent Gbagbo, ne participera pas au scrutin. La plupart de ses dirigeants sont détenus, en attendant de voir s’appliquer une justice qui tarde à se préciser. Laurent Gbagbo, son chef, a été transféré dans la nuit de mardi à mercredi 30 novembre vers la Cour pénale internationale (CPI  ), où son audience préliminaire devrait avoir lieu quelques jours avant le scrutin. Dans la foulée, le FPI a confirmé qu’il se refusait à participer aux législatives.

Pourquoi ces élections sont-elles importantes ?

Les dernières élections législatives en Côte d’Ivoire avaient été organisées en 2000, et le RDR (Rassemblement des républicains), le parti d’Alassane Ouattara, dont les militants venaient déjà de faire l’objet de violences, avait refusé d’y prendre part. Dans l’Assemblée actuelle, il n’y a donc aucun député RDR.

Ces législatives auraient dû être le moyen de remettre en selle l’Assemblée nationale, mais aussi d’enregistrer la nouvelle carte électorale d’une Côte d’Ivoire sans Laurent Gbagbo. Lors de la présidentielle, Alassane Ouattara a été élu (avec 54,1 % des voix) grâce à une coalition formée avec l’ex-parti au pouvoir, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié. Sans cette coalition ni le poids des votes du PDCI, Alassane Ouattara ne serait pas président. Il était prévu que le poste de premier ministre, en cas de victoire, revienne au PDCI. Cette condition, jusqu’ici, n’a pas été honorée, le poste demeurant occupé par Guillaume Soro, chef des ex-rebelles du Nord, transformés en Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) et qui ont conquis le sud du pays, puis finalement arrêté Laurent Gbagbo avec l’appui de l’armée française. Après les législatives, Alassane Ouattara aura l’occasion de montrer s’il entretient l’état d’exception ou s’il contrôle le pays en nommant un premier ministre issu du PDCI afin de signifier le retour à la normale.

Quelles sont les forces en présence ?

Les chefs des FRCI, les "comzones" (commandants de zone), qui s’étaient partagé le Nord, se sont à présent réparti le reste du pays, et nul ne sait qui sera en mesure de leur faire intégrer les casernes dans le cadre d’une armée classique. Le PDCI espère toujours voir Guillaume Soro lui céder la place de premier ministre promise, mais les élections législatives vont être un test pour révéler le véritable poids de ce parti. Or les divisions qui le rongent et l’apathie de ses principaux responsables laissent imaginer de grandes difficultés lors du scrutin. Le risque est donc de voir émerger une Assemblée où le RDR sera en situation de domination totale. Ce n’est pas prometteur pour les délicats arrangements de partage du pouvoir qui, seuls, peuvent ramener la Côte d’Ivoire à la stabilité.

Le parti de Laurent Gbagbo est-il hors jeu ?

Selon les estimations du politologue Christian Bouquet, le Front populaire ivoirien (FPI) aurait pu recueillir "une bonne centaine de sièges" s’il avait pris part au scrutin. En réalité, plusieurs dizaines de candidats indépendants en lice sont des FPI "désétiquetés". Le parti, lui, maintient sa ligne du boycott. Le FPI avait annoncé en novembre son refus de prendre part au scrutin, estimant ne pouvoir y participer dans des conditions sereines. Ses principaux dirigeants sont détenus. Or Laurent Gbagbo avait recueilli 45,9 % des voix au second tour de la présidentielle. Ce qui confirme le statut de son parti, une force politique de premier ordre en Côte d’Ivoire.

La réconciliation est-elle en cours ?

Quoique habitués aux discours virulents, les Ivoiriens, tout spécialement à Abidjan, n’étaient pas prêts à voir se déchaîner la violence des mois suivant la présidentielle. Le camp Gbagbo, avec ses forces de sécurité noyautées par le pouvoir, ses miliciens lourdement armés, porte une grande responsabilité. Les ex-rebelles, de leur côté, ont eu la main lourde lors de leur conquête du Sud et ont mis à sac de nombreuses régions. A ce stade, la justice ivoirienne ne parvient déjà pas à faire avancer de façon satisfaisante les processus judiciaires concernant les dignitaires du régime Gbagbo. Quant aux "comzones", la Côte d’Ivoire laissera à la Cour pénale internationale le soin d’engager des poursuites contre eux. Mais qui viendrait les arrêter en Côte d’Ivoire ? Guillaume Soro, qui pourrait être visé par les procédures de la juridiction internationale, doit "se protéger", assure une source bien informée, "et cela implique de conserver son poste de premier ministre". Au cours des semaines passées, de fortes pressions ont été exercées sur le président Ouattara pour qu’il change de chef du gouvernement. Les législatives pourraient lui offrir cette occasion.

Où en est l’économie ivoirienne ?

Abidjan est en cours de nettoyage, l’administration fonctionne, des chantiers avancent : aidée par la levée des sanctions et des plans d’aide financière, la reprise en Côte d’Ivoire est visible, du moins en surface, mais en profondeur beaucoup reste à faire. Dans les mois qui ont suivi la défaite du camp Gbagbo et la victoire des FRCI avec leur assemblage d’anciens rebelles, d’officiers dissidents et de voyous ramassés en chemin, Abidjan a été mise en coupe réglée. Les "comzones" se sont partagé la capitale économique, ont pillé et racketté. Aujourd’hui, la présence des ex-rebelles dans les rues a fortement diminué, même si la "protection" de personnes et de sociétés enrichit toujours certains chefs de guerre. Or mettre un point final à ces dérives est plus du ressort de Guillaume Soro que d’Alassane Ouattara, qui s’emploie de son côté à la relance de l’économie. Le président mise sur de grands projets, appuyés par des financements, pour alimenter le plan de développement qu’il avait mis au point avec son équipe avant les élections, promettant de renouer avec la croissance et d’offrir des emplois en même temps que la prospérité. Le chef de l’Etat concentre son énergie sur cette question. "Il fait le pari que la relance économique sera suffisante pour stabiliser le pays, c’est peut-être un risque", analyse Gilles Yabi, directeur du programme Afrique de l’Ouest à l’International Crisis Group (ICG). Sans justice ni retour à la sécurité, il n’est pas certain que le pari tienne.


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Publié sur OSI Bouaké le dimanche 11 décembre 2011

 

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11 décembre 2011, par Sand   [retour au début des forums]

Un développement économique sans construction politique, on a vu ce que ce modèle produisait ailleurs : un naufrage ! Donc, gros doute sur la stratégie à l’oeuvre...