OSI Bouaké - Procès des parents de Marina : les services sociaux n’ont repéré "aucun danger immédiat" Accueil >>  Orphelins du sida, orphelins et enfants vulnérables (OEV)

Procès des parents de Marina : les services sociaux n’ont repéré "aucun danger immédiat"



LeMonde | 19.06.2012 - Patricia Jolly

Marina Sabatier, morte à l’âge de 8 ans à l’été 2009 des suites de coups portés par ses parents, ne courait pas un "danger immédiat". C’est ce qu’ont soutenu sept agents du conseil général de la Sarthe, lundi 18 juin, à la barre de la cour d’assises devant laquelle Virginie Darras, 33 ans, et Eric Sabatier, 40 ans, répondent depuis le 11 juin de "torture et actes de barbarie ayant entraîné la mort" de la fillette et de "dénonciation d’infraction imaginaire".

L’examen du calendrier conduisant au drame démontre cependant que le conseil général, dont le service d’aide sociale à l’enfance (ASE  ) a pour mission la protection de l’enfance, a manqué maintes occasions d’ôter Marina des griffes de ses tortionnaires. L’institution ne s’est enquise que le 9 mars 2009 de l’évolution d’une enquête ouverte par le parquet du Mans pour suspicions de maltraitance après un signalement des enseignants de Marina en juillet 2008.

Or, cette enquête avait été classée sans suite cinq mois plus tôt, faute d’éléments suffisants. "La justice avait traité ce signalement sur le terrain pénal, on ne pouvait s’auto-saisir", s’est justifiée Sigrid Hersant, cadre de l’ASE   sur le territoire où résidait Marina. "Vous aviez également été informés dès 2008 de ces soupçons de maltraitance", a rappelé le président Denis Roucou. "Quand le parquet ne donne pas suite, on considère l’affaire traitée, c’est la pratique", s’est entêtée la fonctionnaire.

"SUSPICIONS"

En avril 2009, elle a tout de même demandé "une enquête d’évaluation" après avoir reçu une nouvelle "information préoccupante" du directeur d’école. Le document évoquait "un absentéisme répété et injustifié, de petites blessures inexpliquées et un comportement boulimique". Il mentionnait aussi l’hospitalisation d’urgence de l’enfant à la demande du médecin scolaire pour des brûlures surinfectées aux pieds. Mais les parents de Marina ont choisi ce moment pour déménager, et le service social n’a pu lancer l’enquête que le 25 mai 2009. Le lendemain, le pédiatre et l’assistante sociale de l’hôpital duMans, où la fillette séjournait depuis un mois, confirmaient à l’ASE   ses suspicions de maltraitance.

Le 11 juin 2009, le superviseur de Catherine Rochereau, l’assistante sociale chargée de l’enquête, a demandé dans un courriel si le procureur de la République était avisé de ces derniers éléments. "L’hôpital n’a pas fait de signalement au parquet car il s’agit de suspicions", a répondu Mme Hersant.

Une semaine plus tard, l’assistante sociale et une puéricultrice ont rencontré les Sabatier et leurs cinq enfants "détendus et souriants" chez eux, et n’ont repéré "aucun élément de danger". Mais le 19août 2009, lors d’une nouvelle visite, Marina et son demi-frère de deux ans son aîné étaient absents, "partis dans un parc d’attractions", selon leurs parents. Mme Rochereau a alors eu le pressentiment qu’il était "arrivé quelque chose". D’autant que les Sabatier envisageaient un nouveau déménagement... Elle a demandé si cette décision était liée à l’enquête sociale. "Je n’ai peur de personne", a rétorqué Eric Sabatier. Le 1er septembre, la puéricultrice n’a trouvé à la maison que Virginie Darras. D’après elle, M.Sabatier et Marina étaient "à Paris".

Selon le couple aujourd’hui divorcé, qui encourt la réclusion à perpétuité et dont les autres enfants ont été confiés à l’ASE  , Marina est morte dans la nuit du 6 au 7 août 2009. Pour le président du conseil général de la Sarthe, Jean-Marie Geveaux, qui a briefé ses troupes dans une note interne datée du 7 juin 2012, publiée lundi par le site Ouestfrance. fr, "dans cette affaire, les professionnels du conseil général ont agi comme ils devaient (...), conformément aux cadres de la loi".



Comment la petite Marina a protégé ses parents maltraitants de la justice

Le Monde.fr | 15.06.2012 - Patricia Jolly

Virginie Darras et Eric Sabatier sont jugés aux assises pour avoir torturé et tué Marina, leur fille, en août 2009.

Fin juin 2008, la constatation par un médecin scolaire d’une trace violette et profonde "en épi de blé" tout au long de la colonne vertébrale de la petite Marina, morte sous les coups de ses parents, à l’été 2009, a enfin enclenché une enquête du parquet du Mans. Devant la cour d’assises de la Sarthe, Eric Sabatier, 40 ans, et Virginie Darras, 33 ans, répondent depuis lundi 11 juin de "torture et actes de barbarie sur mineur de moins de 15 ans par ascendant ayant entraîné la mort".

Alors qu’ils reconnaissent avoir régulièrement porté coups de pieds, de poings, de ceinturon ou de bâtons à l’aînée de leur cinq enfants, ils sont parvenus à maintenir vis-à-vis de l’extérieur l’image de parents acceptables. Les quatre premiers jours d’audience ont révélé qu’ils le doivent principalement aux mensonges opposés par Marina par amour pour eux, aux institutions.

En juillet 2008, la petite n’a pas bronché lorsqu’au médecin-légiste qui a trouvé "suspect" le nombre de ses cicatrices, son père a donné pour chacune "une explication concordant avec un accident de la vie courante". Pour la trace de brûlure au deuxième degré sur un bras de Marina par exemple, Eric Sabatier a évoqué "une douche trop chaude" ; pour les autres des chutes de vélo ou dans un escalier.

VERSION IDENTIQUE À CELLE DE SES PARENTS

Entendue seule, le 23 juillet 2008, durant quarante minutes par deux gendarmes, qui égrenaient la litanie des lésions qui avait mué son petit corps en véritable carte géographique, la fillette a livré sans jamais faillir une version identique. Avec un souci du détail impressionnant. La douche trop chaude ? Elle l’a prise "toute seule". "Je suis grande", a-t-elle fait remarquer.

Sur l’enregistrement de cette audition projeté à l’audience jeudi 14 juin, Marina - 105 centimètres et 18 kilos - trône, souriante, dans un grand fauteuil noir. Haut rose et jupette blanche, elle parle à la femme et à l’homme en uniformes, de ses jeux avec ses frères et sœurs dont elle décline noms et âges. "Papa est déménageur et maman fait du ménage à la maison", raconte-t-elle d’une voix flûtée. Elle assure que si elle avait "un secret qui fait mal", elle le confierait à une copine de classe... dont elle est incapable de livrer le nom.

Elle dit vouloir devenir "gendarme" mais jure n’avoir aucune idée du motif de l’entretien en cours. Non, "personne" ne lui fait de mal. Sauf "[ses] frères et sœurs" qui la "tapent avec la main ou le poing". Elle même, précise-t-elle, "ne [rend] jamais les coups".

Mais ses éclats de rire en cascade, quasi hystériques, chaque fois que la gendarme s’étonne du nombre de ses chutes la qualifiant de "vraie cascadeuse" mettent mal à l’aise. Et il y a ce lapsus en toute fin d’entretien. "Personne ne te fait de mal ?", interroge une dernière fois l’enquêtrice. "Sauf maman et mon papa", lâche du tac au tac la petite, qui se reprend aussitôt : "Mon papa, il tape pas, et maman aussi."

"J’AURAIS PRÉFÉRÉ QU’ELLE PARLE"

Comme pour faire diversion, l’enfant s’embarque alors dans la description de la vie qu’elle n’aura jamais. "On va déménager, dit-elle, ravie. Dans la nouvelle maison on va faire une chambre pour moi toute seule et j’aurai un cartable à roulettes". Elle parle de "plein d’habits neufs" que va lui acheter sa mère. "Tu vas être belle", dit la gendarme. "Je suis déjà belle, rétorque la fillette, j’ai même des boucles d’oreilles."

Jeudi, au président de la cour d’assises du Mans, Didier Roucou, qui l’interrogeait sur le sort réservé à Marina si elle avait "parlé" le 23 juillet 2008, Virginie Darras a répondu, en pleurs : "Je pense lui avoir dit qu’elle ne nous reverrait plus et qu’on pourrait aller en prison." Inversant l’ordre des responsabilités, Eric Sabatier a déploré le silence de sa fille. "Dans la voiture, en allant à la gendarmerie, elle m’a dit d’elle même ’Papa, je dirai rien’, mais j’étais sûr qu’à un moment [elle parlerait]... Quand on est entré dans la gendarmerie, je m’attendais à me faire arrêter, j’aurais préféré qu’elle parle."

Loyale envers ses parents comme le sont souvent les enfants martyrs, Marina s’est tue, et la procédure a été classée sans suite par le Procureur de la République de la Sarthe le 10 octobre 2008. Sans même que soit envisagée la saisine d’une juge des enfants et une mesure d’assistance éducative.

Les violences ont continué, entraînant en avril 2009 une hospitalisation de Marina après le signalement de ses maître et directeur d’école et du médecin scolaire. Grièvement blessée aux pieds par ce qui ressemblait à des brûlures de cigarettes surinfectées - que ses parents ont toujours niées - l’enfant ne pouvait plus se chausser ni marcher. Se sentant démasqués, Virginie Darras et Eric Sabatier ont déménagé une fois de plus pour brouiller les pistes. Et les vacances d’été 2009 durant lesquelles ils ont pu la frapper tout leur saoul ont été fatales à Marina.


VOIR EN LIGNE : Le Monde
Publié sur OSI Bouaké le mercredi 20 juin 2012

LES BREVES
DE CETTE RUBRIQUE


Procès des parents de Marina : les services sociaux n’ont repéré "aucun danger immédiat"
20 juin 2012, par Sand   [retour au début des forums]

2 articles sur l’affaire Marina, procès de la maltraitance et de la faillite du système de protection de l’enfance français.

  • Le premier met en évidence 2 éléments d’analyse : il pointe l’absence de capacité critique des professionnels (qui, dans ce domaine, témoigne d’une rigidité qui s’apparente à un manque de professionnalisme), mais cela ne paraît pas le point essentiel, qui tient dans les dernières lignes de cet article : il ne s’agit pas de la faillite de quelques professionnels, s’il n’y a pas eu de manquements graves de leur part, c’est l’ensemble du dispositif de protection de l’enfance qui est en cause dans la mesure où, tel qu’il existe actuellement, il ne permet pas d’éviter qu’un enfant meure sous les coups, dans l’intimité de la vie familiale.
  • Le second article inspire une réflexion sur le statut de la parole de l’enfant, dans les domaines conjoints de la police, de la justice et de la protection de l’enfance. Dans cette affaire comme dans d’autres (dont Outreau, affaire de référence dans ce domaine), les intervenants ont fétichisé la parole de l’enfant. Ces mêmes institutions qui l’ont ignorée pendant des décennies, restent à présent collés au discours explicite, qui devient Vérité. C’est dire combien la notion-même de psychologie leur échappe ! Cette fétichisation de la parole de l’enfant permet au père, dans le dernier paragraphe, d’effectuer une ultime pirouette perverse en retournant la responsabilité des faits contre sa victime. Ce faisant, il pousse la logique institutionnelle dans ses retranchements absurdes : puisqu’il aurait suffit qu’elle parle, puisque l’enfant avait toute liberté de dire et tout pouvoir de dénoncer, puisqu’elle ne l’a pas fait, alors...
Procès des parents de Marina : les services sociaux n’ont repéré "aucun danger immédiat"
26 juin 2012, par Sand   [retour au début des forums]

L’association La Voix de l’Enfant va "déposer plainte contre X", annonce son avocat Me Francis Szpiner, afin que les responsabilités institutionnelles soient examinées. Nous essaierons de suivre cette actualité de près.